UN OUVRAGE UN
ECLAIRAGE, Radio Orient
avec F-X de
Calonne, 07 10 2025
Anouar Benmalek : un roman suspendu aux portes de la guerre
F-X de Calonne : Un
ouvrage, un éclairage. Vous êtes bien sur Radio Orient, "Un ouvrage, un
éclairage". Notre invité, le grand romancier Anouar Benmalek. Bonjour.
Anouar Benmalek : Bonjour, merci de m'inviter.
R.O : Soyez le bienvenu ici à Radio Orient. Vous venez de
publier Irina, un opéra russe, un ouvrage édité par Emmanuelle Collas.
Walid, étudiant algérien, rencontre Irina, aspirante soprano, une rencontre
devant le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. Irina feint d'être en couple
avec Walid ; résultat : ils passent devant tout le monde, et cela les
marquera jusqu'à la fin de votre roman. Et c'est le début d'une longue histoire
d'amour, une histoire aussi sur fond de turbulences politiques. Et lorsqu'on parcourt
votre roman, que vous avez choisi d'intituler Irina, un opéra russe, on
retrouve l'opéra.
A.B: Cet ouvrage, en réalité, j'y pense depuis un peu plus de 30 ans. Mon premier roman, Ludmila
ou le violon à la mort lente, publié en 1986 à Alger, était déjà un roman sur la Russie. Je dois
signaler au passage que j'avais passé auparavant cinq ans en URSS, où j’avais
préparé et soutenu une thèse de mathématiques. À mon retour, j'ai écrit ce
roman, mon tout premier, qui aura une durée de vie en librairie de moins de dix
jours.
R.O : Merci à l'ambassade de l'URSS !
A.B: Exactement. D’autant plus surprenant que c'était à l'époque
supposée plus tolérante de Gorbatchev... Cette intervention de l’ambassade soviétique s'explique par le fait que le livre avait été publié par une
entreprise d'État et que les Russes en avaient déduit que le pouvoir algérien montrait par cette
autorisation de publication (celle de mon roman) sa volonté de distendre les liens avec la
Russie. Pensez donc, moi qui n’étais qu'un jeune étudiant rentrant au pays à la
fin de ses études causant des maux de tête à des stratèges soviétiques… Depuis,
du temps a passé et j'ai voulu revenir à cette époque russe qui a été fondatrice pour moi. Pourquoi ? Quand le
jeune provincial de Constantine que
j'étais à l'époque se retrouve en Russie, il va avoir rapidement le béguin pour une jeune femme. Et que fait un
jeune homme, qui n’est que mathématicien, quand il est en face de la
dame de son cœur et que celle-ci lui apprend qu'elle fait de la peinture
artistique, qu'elle parle le sanskrit, qu'elle pratique la photo artistique,
etc. ? Et bien, il réagit comme tout le monde à son âge : il se met à
écrire des poèmes, de mauvais poèmes au début. Et puis, il passe aux nouvelles et, ensuite, il se risque
dans l'enfer et le paradis du roman…
R.O : Et il obtient des prix, etc., etc.
A.B: L'ironie de la chose, c'est que cette dame-là était en fait
une parfaite mythomane. Elle n'avait jamais fait de photo artistique, ne
parlait pas le sanskrit, etc. Mais je lui demeure profondément reconnaissant
parce qu'elle m'a permis de sauter le pas. L'URSS a été pour moi quelque chose
de fondamental. C'est un pays étrange, dont la fille de Staline confiait la
chose suivante : "Mon si merveilleux et si terrible pays".
Tout est vrai de ce qu'on a dit sur l'URSS, sur la Russie, mais il n'y avait
pas, il n’y a pas que ça. C'est un pays où les pires exactions ont pu avoir lieu,
mais c'est aussi un pays capable de réunir un stade entier de gens désireux d'écouter
un poète ! Là-bas, j'ai découvert la musique classique, l'opéra dont je
suis devenu raide dingue. Des sentiments contradictoires qu'on peut nourrir sur un pays
comme la Russie, j'ai tenté d'en tirer un opéra. Un opéra, c'est certes quelque chose de très artificiel, où les gens
se déclarent leur amour en moins de cinq minutes, et puis à la fin meurent. Mais
dans "mon" opéra, j'ai également tenté d’y inclure des découvertes surprenantes, certaines
terribles, que j'ai accumulées au cours du long travail de préparation. Moi,
Algérien, j'ignorais par exemple que les Russes...
R.O : La situation au Kazakhstan, c'est ce dont vous allez nous
parler ?
A.B: Entre autres, mais pas uniquement. La plupart des Russes envoyés
de force par le Tsar se battre en France contre les Allemands pendant la
Première Guerre mondiale avaient refusé de continuer le combat après la chute de
l’empire tsariste. Pour punir les soldats rebelles, les autorités françaises
les avaient envoyés croupir dans des bagnes situés… en Algérie. L'Algérien que je suis et qui se
croyait à peu près instruit de l'histoire de son pays entendait parler de cette
histoire-là pour la première fois! La seconde découverte que j'ai faite en
travaillant sur ce roman a été l'ampleur
de l’épouvantable famine provoquée par Staline au Kazakhstan, qui s’était
révélée plus meurtrière, relativement à la population, que celle qui a ravagé l’Ukraine
à la même époque. Dans mon livre, j'ai voulu montrer ce que pouvait signifier
la Russie pour les habitants de ce pays — pour ces Russes profondément fiers
d'être Russes et terriblement malheureux de l'être. Dans un sens, je suis comme
eux : j’aime ce pays tout autant
qu’il m’effraie. Aimer, voilà, le mot est dit.
R.O : C'est un livre que vous avez commencé à écrire avant
l'agression russe, vous qui êtes un amoureux à la fois de la Russie et de
l'Ukraine.
A.B: Oui, j'ai passé plusieurs années à Kiev. Je pense connaître
un tout petit peu l’Ukraine – à la vérité, on ne connaît jamais bien un pays quand on n'y
vit pas toute sa vie — et encore ! J'ai maudit Poutine quand il a envahi
l'Ukraine pour des raisons politiques d’abord, bien entendu, mais aussi parce
que j'avais déjà commencé la rédaction de mon livre quelques mois auparavant. J'ai
donc décidé que l’histoire que raconterait mon roman se terminerait précisément
la veille même de l'invasion russe de l'Ukraine.
R.O : L'histoire prend fin juste à ce moment-là. L'histoire
prend fin, d’ailleurs, avec un rêve. Le rêve est très présent dans votre roman.
A.B: Dois-je vous avouer que c'est en fait un rêve que j'ai
réellement fait qui a décidé de
l'architecture et de la philosophie de mon
roman et, en particulier, de la manière dont le temps y est traité? Un jour,
donc, je suis en train de dormir, et je me réveille en sursaut d’un horrible
cauchemar où je m’étais retrouvé, allez savoir pourquoi, dans un hôtel en Crimée.
C'était un rêve tactile avec des
sensations extrêmement physiques, où des
inconnus patibulaires et très déterminés se proposaient ni plus ni moins que de
nous assassiner, moi et la dame qui se trouvait avec moi. Je me suis réveillé
avec une sensation d’horreur, je suis
allé à la cuisine et je n'ai plus voulu me rendormir tellement je craignais de sombrer de nouveau dans ce hideux cauchemar. Pour rester éveillé,
j'ai retranscrit immédiatement ce rêve —
il occupera par la suite une place
importante dans mon roman, décidant quasiment de sa structure.
R.O : C'est amusant de vous entendre parler, on a presque
l'impression d'entendre Walid lorsqu'il écrit et lorsqu'il décrit ses rêves — Walid, le héros de ce roman.
A.B: Il y a quelques jours, j'ai eu une interview où
l'intervieweur m'a tout le temps appelé Walid. Ce qui était assez amusant…
R.O : Qu'est-ce qui vous sépare tous les deux ? Je rappelle que
Walid est le héros de ce roman, Irina, un opéra russe.
A.B: Quand vous travaillez sur un livre portant sur un pays aussi prenant que la Russie, vous y engagez forcément
une part non négligeable de vous-même. Exemple de cette imbrication entre votre
réalité et la fiction : la scène de
l'Ermitage qui ouvre le livre, elle, est bien réelle.
R.O : Ça, vous l'avez vécue ? Une femme qui est venue vers vous,
qui vous a pris par le bras pour passer devant tout le monde ?
A.B: Exactement ! Après, soyons honnêtes, il n'y a pas eu
de suite « romanesque » telle que celle que je déroule dans mon récit…
Cette scène devant l’Ermitage, qui est le point de départ de tout le livre, fait partie des choses que
je n'ai pas eu à inventer, même si elle peut
sembler peu crédible. En fait, nous le savons tous, la vie réelle se moque de
toute crédibilité.
R.O : C'est aussi pour ça que vous mettez en avant le rêve, qui
encore une fois est très présent dans cet ouvrage. Dans votre premier roman, Ludmila,
ce fameux roman qui n'a pas fait long
feu, le personnage principal était une violoniste. Et dans ce dernier roman, le
personnage clé est une chanteuse d'opéra. Est-ce que l'opéra, comme la vie, se
termine mal ? La vie se termine forcément
mal par la mort, mais, entre-temps, en tout cas c'est ce à quoi nous aspirons,
il y a l'amour.
A.B: Oui, dans le livre, un aspect important est celui du
travail sur le temps. Comme tout un chacun, je me suis toujours demandé :
qu'est-ce qui se serait passé si... ? Qu'est-ce qui se serait passé
si tel événement avait été changé pour tel autre ?
R.O : Ça, vous l'écrivez même.
A.B: Cette question est cruciale dans la construction du livre. De
même, comme je suis au fond assez « fleur
bleue », tous mes livres comportent des histoires d'amour. Mais mes
histoires d'amour se produisent toujours
dans des contextes très compliqués. En ce qui me concerne, l'un, le contexte, ne va pas sans l'autre,
l’histoire d’amour : en effet, vous rendez-vous compte de ce que cela signifierait
comme fardeau mental de travailler trois
ou quatre ans sur un roman où tout ne serait que malheur ? Cela serait insupportable
et pour l'auteur et pour le lecteur. Introduire une histoire d'amour donne une
respiration vitale au roman. Même quand à la fin tout semble se diriger vers la
catastrophe finale, je laisse en règle générale, parce que c'est aussi ce que
mon moi profond exige, une possibilité, même infime, que les choses aillent
mieux. En définitive, comme mes fins de roman sont le plus souvent ambiguës, c'est
au lecteur, en quelque sorte, de faire marcher son imagination et de décider s’il
veut que « ça se passe bien » ou non. Comme de bien entendu, mes
livres comportent quelques exceptions à
cette règle...
R.O : Contrairement à la vie, là vous connaissiez la fin lorsque
vous l'écriviez, c'est une des grandes différences. Vous soulignez que l'opéra
est passé d'un art artificiel à un art majeur. Ça aussi c'est important.
A.B: Pourquoi l’opéra est-il artificiel ? Imaginez cette scène
(dans la Bohème, par exemple) où la
soprano en train de mourir a encore beaucoup de voix et chante merveilleusement
et avec la puissance d’une soprano qu'elle est en train de quitter ce bas monde.
C’est évidemment pour le moins artificiel. Mais en même temps, c'est cela même
qui fait la beauté et la richesse de
l’opéra. Rien de plus artificiel que la poésie, également, de même que la danse
de ballet et beaucoup d’autres activités dites artistiques. Tous ces arts-là ne
sont ni naturels ni nécessaires, mais il arrive fréquemment, dans l’histoire de
l’humanité, que ce qui ne lui est pas « naturel »
ni « nécessaire » à sa survie
physique s’avère en réalité absolument
indispensable à sa survie spirituelle. Parce que, sinon, si nous étions réduits
exclusivement à notre part biologique, alors nous ne serions pas devenus cette
créature extraordinaire qu’est l’homo sapiens. Nous avons besoin de choses
aussi artificielles que l'opéra, de ses voix extraordinaires, de ses sentiments
exaspérés et exacerbés, bref, de tout ce qui concoure à faire de l’opéra un art
unique. On aime ou on n'aime pas l’opéra, mais si vous tombez dedans, c'est
comme pour Obélix, vous n'en sortez plus.
R.O : Vous êtes un scientifique dans votre vie professionnelle,
Anouar Benmalek, et, dans vos ouvrages, on comprend que vous essayez parfois
d'expliquer, de raconter ou de faire ressentir l'inexplicable. Ce que l'on ne
peut pas démontrer scientifiquement.
A.B: Notre malheur — et notre bénédiction — est que nous sommes la seule espèce vraiment intelligente. Cette
intelligence peut être vécue comme un fardeau parce que notre vie est courte et
nous n'ignorons pas, grâce à nos facultés cérébrales, que notre mort est
inévitable. Depuis la nuit des temps, nous tentons fébrilement de trouver des raisons à cette tragédie de
l'existence. La science est une des possibilités d’expliquer notre déchirante
présence dans l'univers. Elle n'y réussit pas, évidemment; aucune autre approche
n'y réussit d’ailleurs. En fin de compte, nous restons tous bouche bée devant
l'immensité des interrogations qui se dressent devant nous : pourquoi
sommes-nous sur cette terre et pourquoi bénéficions-nous d'une telle
intelligence si l'on dispose d'aussi peu de temps pour y vivre ? Comme disait
le poète, il est déjà trop tard dès que l'on commence vraiment à comprendre. Le
roman, c'est une tentative de construire une espèce de religion personnelle. On
se dit : le temps du labeur sur ce roman, je vais tenter de trouver une
raison « suffisante » de vivre. C’est ce que je ressens quand je suis en train d'écrire un livre :
ma vie est « justifiée »... Quand je termine un roman et que je ne suis
plus sous la sujétion de cette étrange pulsion d’imaginer des existences pour des
êtres de papier, s’ensuit, par voie de conséquence, une période désagréable, semblable
au post-partum des femmes quand elles mettent au monde un enfant. Je ne manque
pas alors de m’interroger avec une sorte d’amertume : à quoi donc ont servi ces
deux ou trois années si irremplaçables dépensées à écrire si c’est seulement pour aboutir à ce mince parallélépipède de
papier doté d’un titre et d’une quatrième de couverture ? C’est à cause de cela, je vous assure, que
je n'aspire plus alors qu'à une chose :
retomber bien vite dans l'esclavage de l'écriture.
R.O : Il vous faut combien de temps pour retomber dans cet
esclavage ?
A.B: Ça dépend des histoires, des sujets de roman. Là, par
exemple, après ce livre sur la Russie, qu'est-ce qui pourrait être, pour moi,
au niveau de ce thème ? Heureusement que je ne vis pas financièrement de
l'écriture. Sinon, je serais obligé d'écrire chaque année un nouveau livre... Mon
père m’aurait probablement tancé avec
raison : "Décroche tes diplômes d'abord afin de remplir ton frigo ;
écris ensuite si tu ne peux t’en passer ! » Il faut du temps pour commencer
un nouveau roman et, même alors, vous n'êtes jamais sûr d'avoir choisi le bon sujet.
Il m'est arrivé, et pas une seule fois,
de me lancer durant des mois dans un travail important de documentation, de prendre
d’innombrables notes, etc., pour découvrir,
le jour où je me résous finalement à taper
"Chapitre Un" en haut de la première page de mon manuscrit, que le
livre ne se fera pas — parce que, par exemple, la « doc » consultée était plus belle
que toute fiction que j'aurais été capable d’en tirer. Rien n'est jamais donné dans
ce domaine.
R.O : Il y a une part de vous évidemment dans chaque roman. C'est
aussi le cas, par exemple, dans Le Rapt, qui a été publié, je crois, il
y a une quinzaine d'années si ma mémoire est bonne. C'était très différent, là
c'était plus votre côté franco-algérien qui ressortait.
A.B: Oui, parce qu'en réalité j'écris sur toutes les questions
qui à un moment m'ont habité. Quand on est franco-algérien, il est évident que
le fait d'être Algérien et d'être Français en même temps est un gros « problème » !
R.O : Encore une fois il y avait une dualité.
A.B: Oui, oui, une dualité importante. D'autant qu'on le voit
actuellement, la question franco-française est encore terriblement d'actualité...
R.O : Franco-algérienne, vous avez fait un joli lapsus. On va terminer avec ce lapsus. Anouar
Benmalek, un grand merci. Vous venez de publier Irina, un opéra russe
édité par Emmanuel Collas. Alors, si vous voulez aller à l'opéra pendant plus
d'une vingtaine d'heures, il suffit d'acheter cet ouvrage, ça vous coûtera
22,90 € et ce n'est pas cher pour une place d'opéra. Un grand merci Anouar
Benmalek. Merci à vous, chers auditeurs, et excellente suite de programmes à
l'écoute de Radio Orient.
L'adresse de l'interview:
https://www.radioorient.com/anouar-benmalek-un-roman-suspendu-aux-portes-de-la-guerre