(𝐸𝑙 𝑊𝑎𝑡𝑎𝑛 𝑒𝑡 𝐴𝑙𝑔𝑒́𝑟𝑖𝑒 𝐿𝑖𝑡𝑡𝑒́𝑟𝑎𝑡𝑢𝑟𝑒 𝐴𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛, 𝑒𝑡 𝘢𝑐𝘵𝑢𝘦𝑙𝘭𝑒𝘮𝑒𝘯𝑡, 𝑒𝑛 𝑣𝑒𝑟𝑠𝑖𝑜𝑛 𝑎𝑏𝑟𝑒́𝑔𝑒́𝑒, 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑠𝑖𝑡𝑒 𝐿𝑖𝑡𝑡𝑒𝑟𝑎𝑟𝑡. 𝐶'𝑒𝘴𝑡 𝑝𝘰𝑢𝘳 𝘤𝑒𝘵𝑡𝘦 𝘥𝑒𝘳𝑛𝘪𝑒̀𝘳𝑒 𝑟𝘢𝑖𝘴𝑜𝘯, 𝑝𝘳𝑜𝘣𝑎𝘣𝑙𝘦𝑚𝘦𝑛𝘵 𝘧𝑢𝘵𝑖𝘭𝑒, 𝘲𝑢𝘦 𝘫'𝘢𝑖 𝑒𝘶 𝘦𝑛𝘷𝑖𝘦 𝘥𝑒 𝑟𝘦𝑝𝘶𝑏𝘭𝑖𝘦𝑟 𝑐𝘦 𝘵𝑒𝘹𝑡𝘦 𝘪𝑛 𝑒𝘹𝑡𝘦𝑛𝘴𝑜. 𝘐𝑙 𝑣𝘢 𝘥𝑒 𝑠𝘰𝑖 𝑞𝘶𝑒 𝑠𝘪 𝘫'𝘺 𝘳𝑒́𝘱𝑜𝘯𝑑𝘢𝑖𝘴 𝘥𝑒 𝑛𝘰𝑢𝘷𝑒𝘢𝑢, 𝘮𝑜𝘯 𝘲𝑢𝘦𝑠𝘵𝑖𝘰𝑛𝘯𝑎𝘪𝑟𝘦 𝘥𝑒 𝑃𝘳𝑜𝘶𝑠𝘵 𝘴𝑒𝘳𝑎𝘪𝑡 𝑛𝘦𝑡𝘵𝑒𝘮𝑒𝘯𝑡 𝑝𝘭𝑢𝘴 𝘴𝑜𝘮𝑏𝘳𝑒.)
Que représente pour vous le Paradis ?
« Comprendre », voilà ce que
serait pour moi, libre penseur, le Paradis comme objectif ultime d’une
vie : comprendre l’univers, comprendre le pourquoi de notre si dérisoire
et si microscopique présence dans cet univers. Ou, plus exactement, comprendre
sans trop de chagrin qu’il ne saurait y avoir de raison à cette présence autre
que celle du hasard, hasard ni bienveillant ni malveillant en soi, s’accommoder
de cette terrible constatation de la parfaite contingence de l’existence de
l’être humain, en tirer le courage de passer le restant de sa vie à apprécier
malgré tout la chance, — écrasante parfois — d’avoir été muni par l’évolution
d’un cerveau capable à la fois d’admirer et d’interroger le fonctionnement et
la structure de ce monde qui nous transcende si infiniment.
Comprendre, c’est, pour moi, dépasser l’humiliation
de l’indifférence de la nature et du temps à notre égard ; c’est l’âpre
fierté d’appartenir à la descendance de ce minuscule primate humain capable,
après plusieurs millions d’années de tâtonnement dans la jungle et dans la
savane africaine, de se dresser sur ses deux pattes arrière pour tenter de
fouiller, « les yeux dans les yeux », l’insondable noirceur du cosmos
qui l’environne.
Que représente l’Enfer ?
Au contraire du Paradis qui, lui, peine à
se concrétiser de notre vivant, l’Enfer est d’abord éminemment terrestre. On
peut douter du Paradis, pas de l’Enfer ! Particulièrement protéiforme, il
s’adapte à tous les pays, à toutes les cultures, tirant profit de l’éternelle
alliance de la cruauté, de la cupidité et de la bêtise des hommes. L’esclavage,
la colonisation, les guerres de conquête, les situations de famine, en sont quelques-uns
des exemples les plus « réussis ».
Dans nos pays, une de ces versions contemporaines
de l’Enfer apparaît lorsque les « Autres » s’évertuent à vous imposer
coûte que coûte leur propre variante du Paradis céleste, en ne reculant devant
aucune extrémité, la force brute, la propagande imbécile, les manipulations politiques
et juridiques les plus indignes ou même l’assassinat pour les plus barbares.
Je pense aux terribles massacres de la
décennie dite noire, par exemple où des villages entiers d’Algérie ont pu être
décimés. Je pense également, en ce qui concerne l’actualité récente, à ces scandaleuses
histoires d’inculpation et de condamnation à des années de prison ferme de certains
citoyens algériens au motif que ceux-ci se sont convertis à une religion autre que
la religion dominante en Algérie. Il paraît que des « textes »
prévoient maintenant dans notre pays une interdiction de facto de ces
conversions, relevant pourtant de l’ordre le plus privé de l’existence.
Ces textes scélérats, votés par un
parlement aux ordres, ne peuvent être que des textes contraires au texte
fondamental censé régir la vie du pays : la Constitution prévoit explicitement le droit à la liberté de
conscience. Et qu’y a-t-il de plus fort, en matière juridique, que la
Constitution ?
Qui peut ignorer cette règle
d’acier de la primauté de la Constitution sur toute élucubration juridique
attentatoire à l’intime conviction religieuse : le président, le premier
ministre, le gouvernement, le parlement, le sénat, le député de base, le chef
de parti dit démocratique ? Et je ne cite même pas le Conseil
constitutionnel, juge ultime, bien étrangement absent dans cette
question !
Le plus triste, dans cette histoire,
réside à mon sens dans le fait que les textes sur la conversion et sur
l’exercice des cultes autres que le culte majoritaire aient été malgré tout votés sans opposition par toutes les
sensibilités et les partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale, de la
gauche extrême (mais oui !) à son
symétrique islamiste de l’autre côté ! N’y a-t-il donc pas eu au moins un
député s’élevant publiquement contre cet assassinat de la liberté
individuelle ou soulevant, même timidement, l’argument de
l’inconstitutionnalité de ces nouvelles « lois » ? Notre désespérant
parlement ne restera-t-il, quoi qu’il arrive, que la chambre d’enregistrement par
des opportunistes de tout poil des desiderata des courants les plus
obscurantistes du pouvoir en place ? Est-ce que les prébendes généreusement distribuées
par les caisses de l’État anesthésient à ce point les supposées convictions démocratiques
de tous les représentants du
peuple ?
Et quel spectacle affligeant la grande
Algérie offre à présent aux autres nations, quels dommages profonds infligés de
manière durable à l’image internationale de ce pays qui a tant lutté pourtant
pour sa liberté et celle des autres peuples ! Comment l’Algérie
pourrait-elle à présent siéger sans rougir dans n’importe quelle assemblée
défendant les droits de l’homme ?
Quel est pour vous le comble de la misère
?
Si je prends ce mot dans son sens premier,
le comble de la misère est atteint lorsque des enfants sont obligés de mendier,
de se prostituer ou, plus abominablement encore, meurent de faim. Le lieu géographique
importe peu puisque nous sommes tous, que nous le voulions ou non,
solidairement comptables du devenir des enfants de l’Humanité. N’ayons surtout
pas, dans ce domaine, des indignations à géométrie variable, véhémentes (à
juste titre) quand elles concernent les enfants de Palestine, mais
criminellement silencieuses quand il s’agit des enfants noirs et animistes
(deux « tares » aux yeux de certains) du Darfour !
Sur le plan personnel, presque indécent
par la proximité qu’impose l’exercice au fond assez complaisant de
l’autoportrait, le comble de la misère serait d’être placé dans des conditions
telles que je ne puisse plus lire, lire et encore lire. Je me rends compte
qu’il me serait infiniment plus pénible de me priver définitivement de lire que
d’écrire : j’écris, au fond, parce que je lis. Le monde peut, bien
entendu, se passer de ce que j’écris ; je ne peux, en revanche, me passer,
sauf à vivre un déchirement, de ce que le monde a produit de livres !
Vos qualités préférées chez l’homme ?
L’intelligence, l’honnêteté, la compassion
et le courage — plus intellectuel que physique, d’ailleurs, dans ce dernier cas.
Le courage physique se retrouve à foison chez les fanatiques les plus
divers : qu’y a-t-il, en effet, de plus « courageux » qu’un
kamikaze ? ; et qu’y a-t-il, en même temps, de plus fondamentalement lâche
et opposé aux trois premières qualités de mon choix ?
Vos qualités préférées chez la femme ?
Les mêmes que chez l’homme, auxquelles
j’ajouterais, bien sûr, les qualités complémentaires que l’hétérosexuel de sexe
masculin que je suis apprécie le plus chez le représentant du sexe opposé :
une certaine harmonie du corps et la sensualité. La beauté ne correspond pas,
pour moi, à « coller » stupidement aux canons bien versatiles de la
mode. Non, la femme (ou, du moins, certaines femmes…) est bien ce que j’ai
toujours pensé : un stade plus évolué que celui du banal mâle humain que
je suis. En un sens, la femme, dans la conjonction amoureuse et intellectuelle,
peut « réaliser » la quintessence de l’homme ! Le meilleur
d’Adam naît d’Ève…
Votre vertu préférée ?
L’opiniâtreté. Mais comment la
différencier de l’entêtement ? me direz-vous ! Au résultat, répondra
le cynique qui est en moi.
Ce que vous appréciez le plus chez vos
amis ?
La fidélité (on peut toujours rêver…)
Pour quelles fautes avez-vous le plus
d’indulgence ?
D’abord les miennes ! Je n’ai
cependant pas le moindre soupçon d’indulgence ni de compréhension, mais, au
contraire, une immense réserve de colère envers les fautes commises contre les plus
démunis et, en particulier, les enfants.
Le principal trait de votre caractère ?
Le refus de l’argument d’autorité, qu’il
soit politique, religieux ou social.
Votre principal défaut ?
Une certaine intolérance devant la
stupidité.
Votre principale qualité ?
Voir la réponse précédente.
Votre drogue ?
Le travail.
Votre rêve de bonheur ?
Prendre, après une nuit d’amour, le
petit-déjeuner avec l’être qu’on aime.
Quel serait votre plus grand malheur ?
Je n’ose en parler, parce qu’alors je
parlerais de mes enfants.
Où aimeriez-vous vivre ?
Dans le pays de mon enfance, quand tout
n’était qu’avenir, quand rien n’était encore définitivement joué et que la
bonté paraissait, pour moi, le destin naturel de l’humanité. Si je devais lui
donner une coloration géographique, je crois qu’il prendrait, pour une part
(mais une part seulement) les couleurs de la Constantine des années soixante. Je
me rappelle d’une vitrine de la vieille ville où trônait un abat-jour dont la
décoration était constituée par un train qui, grâce à la chaleur fournie par la
lampe, donnait l’impression de tourner interminablement. L’enfant que j’étais
alors pouvait passer de très longs instants à contempler, dans un état presque
hypnotique, ce train qui roulait, roulait, roulait sans arrêt vers une
destination inconnue, que je supposais confusément, à la fois effrayé et
exalté, comme étant celle du mystérieux « Avenir », contrée magique
et belle où tout était possible.
Je sais maintenant que tous les trains
finissent par s’arrêter quelque part et que les destinations se révèlent en
général beaucoup plus prosaïques que ne l’espérait le petit garçon de
Constantine.
Qui auriez-vous aimé être ?
Puisque la question autorise l’immodestie
la plus déraisonnable et malgré le fait que je ne possède évidemment (long soupir
de l’auteur devant l’injustice de Dame Nature) ni le génie du premier ni
celui du second, j’hésite entre Léonard de Vinci et Albert Einstein. Ou
encore : entre Ibn Khaldoun et Omar Khayamm…
Le don de la nature que vous aimeriez
avoir ?
Voler comme un oiseau.
Votre occupation préférée ?
Écrire, puis lire.
Votre préoccupation principale ?
Celle de ne pas écrire le livre essentiel, irremplaçable, qui
justifierait les longues années passées à apprendre sans cesse le métier
d’écrivain. C’était également le rêve inassouvissable de l’alchimiste ;
c’est dire le caractère fou et présomptueux de mon souhait.
L’animal que vous préférez ?
Le chat, pour sa fidélité faite plus d’indépendance
que de soumission.
Vos auteurs favoris quel que soit le genre
?
Il y en a tellement que je m’en voudrais
de manquer de reconnaissance en n’en citant qu’une poignée.
Vos peintures favorites ?
Un certain tableau de Michel Ange.
Vos réalisateurs favoris ?
Plutôt des films favoris que des
réalisateurs favoris.
Vos héros / héroïnes dans la vie réelle,
la fiction et l’Histoire ?
Ben Mhidi, Nelson Mandela, Pasteur et, de
manière plus lointaine dans le temps, le premier homme préhistorique qui,
vainquant sa peur du feu, l’a maîtrisé et enclenché ainsi la civilisation
humaine.
Ce que vous détestez par-dessus tout ?
La suffisance des dogmatiques, l’arrogance
et la cruauté des puissants, la soumission acceptée avec joie par les faibles.
État présent de votre esprit ?
Il ressemble à un bulletin météo :
plutôt couvert par de lourds nuages de pessimisme, avec des éclaircies
d’optimisme.
Avez-vous un regret ?
C’est celui, bête et tragique, de tous les
êtres humains : n’avoir qu’une vie, alors qu’une seconde vie serait si
nécessaire pour essayer d’autres possibilités et éviter les erreurs commises
dans la première.
Comment aimeriez-vous mourir ?
Aimé par mes
proches.
Votre devise ?
Vivre libre, autant que faire se peut.
El Watan et Algérie Littérature Action, août 2008

