jeudi 15 janvier 2026

"Irina, un opéra russe", de Anouar Benmalek: texte de l'interview de Radio Orient (7 oct 2025)

 

 


 Irina, un opéra russe, de Anouar Benmalek

UN OUVRAGE UN ECLAIRAGE, Radio Orient

avec F-X de Calonne,  07 10 2025

 

Anouar Benmalek : un roman suspendu aux portes de la guerre

 

F-X de Calonne  :  Un ouvrage, un éclairage. Vous êtes bien sur Radio Orient, "Un ouvrage, un éclairage". Notre invité, le grand romancier Anouar Benmalek. Bonjour.

Anouar Benmalek : Bonjour, merci de m'inviter.

R.O : Soyez le bienvenu ici à Radio Orient. Vous venez de publier Irina, un opéra russe, un ouvrage édité par Emmanuelle Collas. Walid, étudiant algérien, rencontre Irina, aspirante soprano, une rencontre devant le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. Irina feint d'être en couple avec Walid ; résultat : ils passent devant tout le monde, et cela les marquera jusqu'à la fin de votre roman. Et c'est le début d'une longue histoire d'amour, une histoire aussi sur fond de turbulences politiques. Et lorsqu'on parcourt votre roman, que vous avez choisi d'intituler Irina, un opéra russe, on retrouve l'opéra.

A.B: Cet ouvrage, en réalité, j'y pense depuis  un peu plus de 30 ans. Mon premier roman, Ludmila ou le violon à la mort lente, publié en 1986 à Alger,  était déjà un roman sur la Russie. Je dois signaler au passage que j'avais passé auparavant cinq ans en URSS, où j’avais préparé et soutenu une thèse de mathématiques. À mon retour, j'ai écrit ce roman, mon tout premier, qui aura une durée de vie en librairie de moins de dix jours.

R.O : Merci à l'ambassade de l'URSS !

A.B: Exactement. D’autant plus surprenant que c'était à l'époque supposée plus tolérante de Gorbatchev...  Cette intervention de l’ambassade soviétique  s'explique par le fait  que le livre avait été publié par une entreprise d'État et que les Russes en avaient déduit  que le pouvoir algérien montrait par cette autorisation de publication (celle de mon roman)  sa volonté de distendre les liens avec la Russie. Pensez donc, moi qui n’étais qu'un jeune étudiant rentrant au pays à la fin de ses études causant des maux de tête à des stratèges soviétiques… Depuis, du temps a passé et j'ai voulu revenir à cette époque russe qui  a été fondatrice pour moi. Pourquoi ? Quand le jeune provincial de  Constantine que j'étais à l'époque se retrouve en Russie, il va avoir rapidement  le béguin pour une jeune femme. Et que fait un jeune homme, qui n’est que mathématicien, quand il est en face de la dame de son cœur et que celle-ci lui apprend qu'elle fait de la peinture artistique, qu'elle parle le sanskrit, qu'elle pratique la photo artistique, etc. ? Et bien, il réagit comme tout le monde à son âge : il se met à écrire des poèmes, de mauvais poèmes au début. Et puis, il  passe aux nouvelles et, ensuite, il se risque dans l'enfer et le paradis du roman…

R.O : Et il obtient des prix, etc., etc.

A.B: L'ironie de la chose, c'est que cette dame-là était en fait une parfaite mythomane. Elle n'avait jamais fait de photo artistique, ne parlait pas le sanskrit, etc. Mais je lui demeure profondément reconnaissant parce qu'elle m'a permis de sauter le pas. L'URSS a été pour moi quelque chose de fondamental. C'est un pays étrange, dont la fille de Staline confiait la chose suivante : "Mon si merveilleux et si terrible pays". Tout est vrai de ce qu'on a dit sur l'URSS, sur la Russie, mais il n'y avait pas, il n’y a pas que ça. C'est un pays où les pires exactions ont pu avoir lieu, mais c'est aussi un pays capable de réunir un stade entier de gens désireux d'écouter un poète ! Là-bas, j'ai découvert la musique classique, l'opéra dont je suis devenu raide dingue. Des sentiments  contradictoires qu'on peut nourrir sur un pays comme la Russie, j'ai tenté d'en tirer un opéra. Un opéra, c'est certes  quelque chose de très artificiel, où les gens se déclarent leur amour en moins de cinq minutes, et puis à la fin meurent. Mais dans "mon" opéra, j'ai également  tenté d’y inclure  des découvertes surprenantes, certaines terribles, que j'ai accumulées au cours du long travail de préparation. Moi, Algérien, j'ignorais par exemple que les Russes...

R.O : La situation au Kazakhstan, c'est ce dont vous allez nous parler ?

A.B: Entre autres, mais pas uniquement. La plupart des Russes envoyés de force par le Tsar se battre en France contre les Allemands pendant la Première Guerre mondiale avaient refusé de continuer le combat après la chute de l’empire tsariste. Pour punir les soldats rebelles, les autorités françaises les avaient envoyés croupir dans des bagnes situés… en  Algérie. L'Algérien que je suis et qui se croyait à peu près instruit de l'histoire de son pays entendait parler de cette histoire-là pour la première fois! La seconde découverte que j'ai faite en travaillant sur ce roman  a été l'ampleur de l’épouvantable famine provoquée par Staline au Kazakhstan, qui s’était révélée plus meurtrière, relativement à la population, que celle qui a ravagé l’Ukraine à la même époque. Dans mon livre, j'ai voulu montrer ce que pouvait signifier la Russie pour les habitants de ce pays — pour ces Russes profondément fiers d'être Russes et terriblement malheureux de l'être. Dans un sens, je suis comme eux :  j’aime ce pays tout autant qu’il m’effraie. Aimer, voilà, le mot est dit.

R.O : C'est un livre que vous avez commencé à écrire avant l'agression russe, vous qui êtes un amoureux à la fois de la Russie et de l'Ukraine.

A.B: Oui, j'ai passé plusieurs années à Kiev. Je pense connaître un tout petit peu l’Ukraine – à la vérité,  on ne connaît jamais bien un pays quand on n'y vit pas toute sa vie — et encore ! J'ai maudit Poutine quand il a envahi l'Ukraine pour des raisons politiques d’abord, bien entendu, mais aussi parce que j'avais déjà commencé la rédaction de mon livre quelques mois auparavant. J'ai donc décidé que l’histoire que raconterait mon roman se terminerait précisément  la veille même de l'invasion russe de l'Ukraine.

R.O : L'histoire prend fin juste à ce moment-là. L'histoire prend fin, d’ailleurs, avec un rêve. Le rêve est très présent dans votre roman.

A.B: Dois-je vous avouer que c'est en fait un rêve que j'ai réellement  fait qui a décidé de l'architecture et de la philosophie  de mon roman et, en particulier, de la manière dont le temps y est traité? Un jour, donc, je suis en train de dormir, et je me réveille en sursaut d’un horrible cauchemar où je m’étais retrouvé, allez savoir pourquoi, dans un hôtel en Crimée.  C'était un rêve tactile avec des sensations extrêmement  physiques, où des inconnus patibulaires et très déterminés se proposaient ni plus ni moins que de nous assassiner, moi et la dame qui se trouvait avec moi. Je me suis réveillé avec une sensation d’horreur,  je suis allé à la cuisine et je n'ai plus voulu me rendormir tellement  je craignais de sombrer de nouveau  dans ce hideux cauchemar. Pour rester éveillé, j'ai retranscrit immédiatement  ce rêve — il  occupera par la suite une place importante dans mon roman, décidant quasiment  de sa structure.

R.O : C'est amusant de vous entendre parler, on a presque l'impression d'entendre Walid lorsqu'il écrit et lorsqu'il décrit ses rêves —  Walid, le héros de ce roman.

A.B: Il y a quelques jours, j'ai eu une interview où l'intervieweur m'a tout le temps appelé Walid. Ce qui était assez amusant…

R.O : Qu'est-ce qui vous sépare tous les deux ? Je rappelle que Walid est le héros de ce roman, Irina, un opéra russe.

A.B: Quand vous travaillez sur un livre portant  sur un pays aussi  prenant que la Russie, vous y engagez forcément une part non négligeable de vous-même. Exemple de cette imbrication entre votre réalité et la fiction :  la scène de l'Ermitage qui ouvre le livre, elle, est bien réelle.

R.O : Ça, vous l'avez vécue ? Une femme qui est venue vers vous, qui vous a pris par le bras pour passer devant tout le monde ?

A.B: Exactement ! Après, soyons honnêtes, il n'y a pas eu de suite « romanesque » telle que celle que je déroule dans mon récit… Cette scène devant l’Ermitage, qui est le point de départ  de tout le livre, fait partie des choses que je n'ai pas eu à inventer, même si elle  peut sembler peu crédible. En fait, nous le savons tous, la vie réelle se moque de toute crédibilité.

R.O : C'est aussi pour ça que vous mettez en avant le rêve, qui encore une fois est très présent dans cet ouvrage. Dans votre premier roman, Ludmila,  ce fameux roman qui n'a pas fait long feu, le personnage principal était une violoniste. Et dans ce dernier roman, le personnage clé est une chanteuse d'opéra. Est-ce que l'opéra, comme la vie, se termine mal ? La vie  se termine forcément mal par la mort, mais, entre-temps, en tout cas c'est ce à quoi nous aspirons, il y a l'amour.

A.B: Oui, dans le livre, un aspect important est celui du travail sur le temps. Comme tout un chacun, je me suis toujours demandé : qu'est-ce qui se serait passé si... ? Qu'est-ce qui se serait passé si tel événement avait été changé pour tel autre ?

R.O : Ça, vous l'écrivez même.

A.B: Cette question est cruciale dans la construction du livre. De même, comme je suis au fond assez  « fleur bleue », tous mes livres comportent des histoires d'amour. Mais mes histoires d'amour se produisent  toujours dans des contextes très compliqués. En ce qui me concerne,  l'un, le contexte, ne va pas sans l'autre, l’histoire d’amour : en effet, vous rendez-vous compte de ce que cela signifierait comme fardeau mental  de travailler trois ou quatre ans sur un roman où tout ne serait que malheur ? Cela serait insupportable et pour l'auteur et pour le lecteur. Introduire une histoire d'amour donne une respiration vitale au roman. Même quand à la fin tout semble se diriger vers la catastrophe finale, je laisse en règle générale, parce que c'est aussi ce que mon moi profond exige, une possibilité, même infime, que les choses aillent mieux. En définitive, comme mes fins de roman sont le plus souvent ambiguës, c'est au lecteur, en quelque sorte, de faire marcher son imagination et de décider s’il veut que « ça se passe bien » ou non. Comme de bien entendu, mes livres  comportent quelques exceptions à cette règle...

R.O : Contrairement à la vie, là vous connaissiez la fin lorsque vous l'écriviez, c'est une des grandes différences. Vous soulignez que l'opéra est passé d'un art artificiel à un art majeur. Ça aussi c'est important.

A.B: Pourquoi l’opéra est-il artificiel ? Imaginez cette scène (dans la Bohème, par exemple)  où la soprano en train de mourir a encore beaucoup de voix et chante merveilleusement et avec la puissance d’une soprano qu'elle est en train de quitter ce bas monde. C’est évidemment pour le moins artificiel. Mais en même temps, c'est cela même qui fait la beauté et la richesse  de l’opéra. Rien de plus artificiel que la poésie, également, de même que la danse de ballet et beaucoup d’autres activités dites artistiques. Tous ces arts-là ne sont ni naturels ni nécessaires, mais il arrive fréquemment, dans l’histoire de l’humanité, que  ce qui ne lui est pas « naturel » ni « nécessaire » à  sa survie physique s’avère en réalité  absolument indispensable à sa survie spirituelle. Parce que, sinon, si nous étions réduits exclusivement à notre part biologique, alors nous ne serions pas devenus cette créature extraordinaire qu’est l’homo sapiens. Nous avons besoin de choses aussi artificielles que l'opéra, de ses voix extraordinaires, de ses sentiments exaspérés et   exacerbés, bref, de  tout ce qui concoure à faire de l’opéra un art unique. On aime ou on n'aime pas l’opéra, mais si vous tombez dedans, c'est comme pour Obélix, vous n'en sortez plus.

R.O : Vous êtes un scientifique dans votre vie professionnelle, Anouar Benmalek, et, dans vos ouvrages, on comprend que vous essayez parfois d'expliquer, de raconter ou de faire ressentir l'inexplicable. Ce que l'on ne peut pas démontrer scientifiquement.

A.B: Notre malheur — et notre bénédiction — est que nous  sommes la seule espèce vraiment intelligente. Cette intelligence peut être vécue comme un fardeau parce que notre vie est courte et nous n'ignorons pas, grâce à nos facultés cérébrales, que notre mort est inévitable. Depuis la nuit des temps, nous tentons fébrilement  de trouver des raisons à cette tragédie de l'existence. La science est une des possibilités d’expliquer notre déchirante présence dans l'univers. Elle n'y réussit pas, évidemment; aucune autre approche n'y réussit d’ailleurs. En fin de compte, nous restons tous bouche bée devant l'immensité des interrogations qui se dressent devant nous : pourquoi sommes-nous sur cette terre et pourquoi bénéficions-nous d'une telle intelligence si l'on dispose d'aussi peu de temps pour y vivre ? Comme disait le poète, il est déjà trop tard dès que l'on commence vraiment à comprendre. Le roman, c'est une tentative de construire une espèce de religion personnelle. On se dit : le temps du labeur sur ce roman, je vais tenter de trouver une raison « suffisante » de vivre. C’est ce que je ressens  quand je suis en train d'écrire un livre : ma vie est «  justifiée »... Quand je termine un roman et que je ne suis plus sous la sujétion de cette étrange  pulsion d’imaginer des existences pour des êtres de papier, s’ensuit, par voie de conséquence, une période désagréable, semblable au post-partum des femmes quand elles mettent au monde un enfant. Je ne manque pas alors de m’interroger avec une sorte d’amertume : à quoi donc ont  servi  ces deux ou trois années si irremplaçables dépensées à écrire si c’est seulement  pour aboutir à ce mince parallélépipède de papier doté d’un titre et d’une quatrième de couverture  ? C’est à cause de cela, je vous assure, que je n'aspire  plus alors qu'à une chose : retomber bien vite dans l'esclavage de l'écriture.

R.O : Il vous faut combien de temps pour retomber dans cet esclavage ?

A.B: Ça dépend des histoires, des sujets de roman. Là, par exemple, après ce livre sur la Russie, qu'est-ce qui pourrait être, pour moi, au niveau de ce thème ? Heureusement que je ne vis pas financièrement de l'écriture. Sinon, je serais obligé d'écrire chaque année un nouveau livre... Mon père m’aurait probablement  tancé avec raison : "Décroche tes diplômes d'abord afin de remplir ton frigo ; écris ensuite si tu ne peux t’en passer ! » Il faut du temps pour commencer un nouveau roman et, même alors, vous n'êtes jamais sûr d'avoir choisi le bon sujet. Il m'est arrivé, et  pas une seule fois, de me lancer durant des mois dans un travail important de documentation, de prendre d’innombrables notes, etc., pour  découvrir,  le jour où je me résous finalement à taper "Chapitre Un" en haut de la première page de mon manuscrit, que le livre ne se fera pas — parce que, par exemple,  la « doc » consultée était plus belle que toute fiction que j'aurais été capable d’en tirer. Rien n'est jamais donné dans ce domaine.

R.O : Il y a une part de vous évidemment dans chaque roman. C'est aussi le cas, par exemple, dans Le Rapt, qui a été publié, je crois, il y a une quinzaine d'années si ma mémoire est bonne. C'était très différent, là c'était plus votre côté franco-algérien qui ressortait.

A.B: Oui, parce qu'en réalité j'écris sur toutes les questions qui à un moment m'ont habité. Quand on est franco-algérien, il est évident que le fait d'être Algérien et d'être Français en même temps est un gros « problème » !

R.O : Encore une fois il y avait une dualité.

A.B: Oui, oui, une dualité importante. D'autant qu'on le voit actuellement, la question franco-française  est encore terriblement d'actualité...

R.O : Franco-algérienne, vous avez fait un joli lapsus.  On va terminer avec ce lapsus. Anouar Benmalek, un grand merci. Vous venez de publier Irina, un opéra russe édité par Emmanuel Collas. Alors, si vous voulez aller à l'opéra pendant plus d'une vingtaine d'heures, il suffit d'acheter cet ouvrage, ça vous coûtera 22,90 € et ce n'est pas cher pour une place d'opéra. Un grand merci Anouar Benmalek. Merci à vous, chers auditeurs, et excellente suite de programmes à l'écoute de Radio Orient.

 


Note: ce texte est la transcription de l'interview réalisée par F-X de Calonne sur Radio Orient,  le 07 10 2025. Pour faciliter la lecture, le contenu en a été légèrement édité.

L'adresse de l'interview:

https://www.radioorient.com/anouar-benmalek-un-roman-suspendu-aux-portes-de-la-guerre

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