mercredi 26 novembre 2025

𝐈𝐫𝐢𝐧𝐚, 𝐮𝐧 𝐨𝐩𝐞́𝐫𝐚 𝐫𝐮𝐬𝐬𝐞: "𝐕𝐄𝐑𝐓𝐈𝐆𝐄 𝐃𝐄 𝐋’𝐀𝐌𝐎𝐔𝐑... 𝐇𝐄𝐔𝐑𝐄𝐔𝐒𝐄 𝐒𝐔𝐑𝐏𝐑𝐈𝐒𝐄... 𝐁𝐈𝐄𝐍 𝐃𝐔 𝐓𝐀𝐋𝐄𝐍𝐓... 𝐂𝐀𝐏𝐓𝐈𝐕𝐀𝐍𝐓𝐄" (Le Figaro Magazine)

★★★ (𝕟𝕠𝕥𝕖́ 𝕋ℝ𝔼𝕊 𝔹𝕀𝔼ℕ) 𝐈𝐫𝐢𝐧𝐚, 𝐮𝐧 𝐨𝐩𝐞́𝐫𝐚 𝐫𝐮𝐬𝐬𝐞, 𝐝’𝐀𝐧𝐨𝐮𝐚𝐫 𝐁𝐞𝐧𝐦𝐚𝐥𝐞𝐤, 𝐄𝐦𝐦𝐚𝐧𝐮𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐂𝐨𝐥𝐥𝐚𝐬, 𝟒𝟕𝟎 𝐩., 𝟐𝟐,𝟗𝟎 €.

Le Figaro Magazine, 𝟣𝟧 𝗇𝗈𝗏 𝟤𝟢𝟤𝟧

𝖯𝗈𝗎𝗋 𝗊𝗎𝗂 𝗅’𝖺 𝗉𝖾𝗋𝖽𝗎𝖾 𝖽𝖾𝗉𝗎𝗂𝗌 𝗅𝗈𝗇𝗀𝗍𝖾𝗆𝗉𝗌, 𝗅𝖺 𝗃𝖾𝗎𝗇𝖾𝗌𝗌𝖾 𝖾𝗌𝗍 𝗎𝗇𝖾 𝗍𝖾𝗋𝗋𝖾 𝖽𝖺𝗇𝗀𝖾𝗋𝖾𝗎𝗌𝖾, 𝗏𝗈𝗎𝗅𝗈𝗂𝗋 𝗅𝖺 𝗋𝖾𝗏𝗂𝗌𝗂𝗍𝖾𝗋 𝗇’𝖾𝗌𝗍 𝗉𝖺𝗌 𝗌𝖺𝗇𝗌 𝗋𝗂𝗌𝗊𝗎𝖾𝗌, 𝗌𝗎𝗋𝗍𝗈𝗎𝗍 𝗌𝗂 𝖾𝗅𝗅𝖾 𝗌’𝖾𝗌𝗍 𝖾𝗇 𝗉𝖺𝗋𝗍𝗂𝖾 𝖽𝖾́𝗋𝗈𝗎𝗅𝖾́𝖾 𝖽𝖺𝗇𝗌 𝗎𝗇 𝗉𝖺𝗒𝗌 𝖽𝖾𝗉𝗎𝗂𝗌 𝗅𝗈𝗋𝗌 𝖽𝗂𝗌𝗉𝖺𝗋𝗎 : 𝗅’𝖴𝗇𝗂𝗈𝗇 𝗌𝗈𝗏𝗂𝖾́𝗍𝗂𝗊𝗎𝖾. 𝖢𝗈𝗇𝖽𝗎𝗂𝗍 𝖺̀ 𝖫𝖾𝗇𝗂𝗇𝗀𝗋𝖺𝖽 𝗉𝖺𝗋 𝗎𝗇𝖾 𝗍𝗁𝖾̀𝗌𝖾 𝗌𝗎𝗋 𝖭𝖺𝗉𝗈𝗅𝖾́𝗈𝗇, 𝖶𝖺𝗅𝗂𝖽 𝗒 𝖺 𝖼𝗈𝗇𝗇𝗎 « 𝗅𝖾 𝗆𝗂𝗋𝖺𝖼𝗅𝖾 𝖽𝖾 𝗅𝖺 𝖼𝖺𝗅𝖺𝗆𝗂𝗍𝖾́ 𝖽𝖾 𝗅’𝖺𝗆𝗈𝗎𝗋 » 𝖾𝗇 𝗋𝖾𝗇𝖼𝗈𝗇𝗍𝗋𝖺𝗇𝗍 𝖨𝗋𝗂𝗇𝖺 𝖺𝗎 𝖬𝗎𝗌𝖾́𝖾 𝖽𝖾 𝗅’𝖤𝗋𝗆𝗂𝗍𝖺𝗀𝖾. 𝖬𝗒𝗌𝗍𝖾́𝗋𝗂𝖾𝗎𝗌𝖾, 𝖿𝖺𝖼𝖾́𝗍𝗂𝖾𝗎𝗌𝖾 𝖾𝗍 𝗌𝖾𝗇𝗌𝗎𝖾𝗅𝗅𝖾. 𝖴𝗇𝖾 𝗃𝖾𝗎𝗇𝖾 𝖿𝖾𝗆𝗆𝖾 𝖼𝗈𝗆𝗆𝖾 𝗂𝗅 𝗇’𝖾𝗇 𝖺𝗏𝖺𝗂𝗍 𝖼𝗋𝗈𝗂𝗌𝖾́ 𝗊𝗎𝖾 𝖼𝗁𝖾𝗓 𝖳𝗈𝗅𝗌𝗍𝗈𝗂̈. 𝖬𝖺𝗂𝗌 𝗅𝖾𝗌 𝖺𝗎𝗍𝗈𝗋𝗂𝗍𝖾́𝗌 𝗌’𝖾𝗇 𝗆𝖾̂𝗅𝖾𝗇𝗍, 𝗅’𝗂𝖽𝗒𝗅𝗅𝖾 𝗍𝗈𝗎𝗋𝗇𝖾 𝖼𝗈𝗎𝗋𝗍, 𝖾𝗑𝗉𝗎𝗅𝗌𝖾́ 𝖽𝗎 𝗃𝗈𝗎𝗋 𝖺𝗎 𝗅𝖾𝗇𝖽𝖾𝗆𝖺𝗂𝗇, 𝖶𝖺𝗅𝗂𝖽 𝗇𝖾 𝗌’𝖾𝗇 𝗋𝖾𝗆𝖾𝗍𝗍𝗋𝖺 𝗉𝖺𝗌. 𝖫𝖾𝗌 𝖺𝗆𝗈𝗎𝗋𝗌 𝖻𝗋𝖾̀𝗏𝖾𝗌 𝗉𝗋𝖾𝗇𝖺𝗇𝗍 𝗏𝗈𝗅𝗈𝗇𝗍𝗂𝖾𝗋𝗌 𝗅𝖺 𝗆𝖾́𝗆𝗈𝗂𝗋𝖾 𝖾𝗇 𝗈𝗍𝖺𝗀𝖾, 𝗂𝗅 𝖺𝗍𝗍𝖾𝗇𝖽𝗋𝖺 𝗅𝖾 𝗌𝖾𝗎𝗂𝗅 𝖽𝖾 𝗅𝖺 𝗏𝗂𝖾𝗂𝗅𝗅𝖾𝗌𝗌𝖾 𝗉𝗈𝗎𝗋 𝗆𝖾𝗍𝗍𝗋𝖾 𝗌𝗎𝗋 𝗉𝗂𝖾𝖽 𝗎𝗇 𝖽𝖾́𝗅𝗂𝗋𝖺𝗇𝗍 𝗉𝗋𝗈𝗃𝖾𝗍 𝖽𝖾 𝗋𝖾𝗍𝗋𝗈𝗎𝗏𝖺𝗂𝗅𝗅𝖾𝗌.

𝖧𝖾𝗎𝗋𝖾𝗎𝗌𝖾 𝗌𝗎𝗋𝗉𝗋𝗂𝗌𝖾 𝗊𝗎𝖾 𝖼𝖾𝗍𝗍𝖾 𝗁𝗂𝗌𝗍𝗈𝗂𝗋𝖾 𝖽𝗈𝗇𝗍 𝗈𝗇 𝗉𝗈𝗎𝗏𝖺𝗂𝗍 𝗅𝖾́𝗀𝗂𝗍𝗂𝗆𝖾𝗆𝖾𝗇𝗍 𝗌𝖾 𝗆𝖾́𝖿𝗂𝖾𝗋 𝖾𝗇 𝗋𝖺𝗂𝗌𝗈𝗇 𝖽’𝗎𝗇 𝗌𝖾𝗇𝗍𝗂𝗆𝖾𝗇𝗍𝖺𝗅𝗂𝗌𝗆𝖾 𝖾𝗑𝖺𝖼𝖾𝗋𝖻𝖾́. 𝖨𝗅 𝖿𝖺𝗎𝗍 𝖺𝗏𝗈𝗂𝗋 𝖻𝗂𝖾𝗇 𝖽𝗎 𝗍𝖺𝗅𝖾𝗇𝗍 𝗉𝗈𝗎𝗋 𝖿𝖺𝗂𝗋𝖾 𝗊𝗎’𝗎𝗇𝖾 𝗍𝖾𝗅𝗅𝖾 𝖻𝗅𝗎𝖾𝗍𝗍𝖾 𝗌𝗈𝗂𝗍 𝗉𝗅𝖺𝗎𝗌𝗂𝖻𝗅𝖾, 𝗆𝗂𝖾𝗎𝗑 𝖾𝗇𝖼𝗈𝗋𝖾, 𝖼𝖺𝗉𝗍𝗂𝗏𝖺𝗇𝗍𝖾.

𝖨𝗅 𝖾𝗌𝗍 𝗏𝗋𝖺𝗂 𝗊𝗎𝖾, 𝖿𝗂𝗇 𝖼𝗈𝗇𝗇𝖺𝗂𝗌𝗌𝖾𝗎𝗋 𝖽𝗎 𝗆𝗈𝗇𝖽𝖾 𝗌𝗅𝖺𝗏𝖾, 𝗅’𝖺𝗎𝗍𝖾𝗎𝗋 𝗒 𝗂𝗇𝗍𝗋𝗈𝖽𝗎𝗂𝗍 𝗎𝗇 𝖾́𝗉𝗂𝗌𝗈𝖽𝖾 𝗉𝖾𝗎 𝖼𝗈𝗇𝗇𝗎 𝖽𝗎 𝗌𝗍𝖺𝗅𝗂𝗇𝗂𝗌𝗆𝖾 : 𝑙𝘦 𝘨𝑒́𝘯𝑜𝘤𝑖𝘥𝑒 𝑑𝘦𝑠 𝑛𝘰𝑚𝘢𝑑𝘦𝑠 𝑑𝘶 𝘒𝑎𝘻𝑎𝘬ℎ𝘴𝑡𝘢𝑛 𝑎𝘧𝑓𝘢𝑚𝘦́𝑠 𝑒𝘯 𝘷𝑢𝘦 𝘥’𝘪𝑚𝘱𝑜𝘴𝑒𝘳 𝘭𝑎 𝑐𝘰𝑙𝘭𝑒𝘤𝑡𝘪𝑣𝘪𝑠𝘢𝑡𝘪𝑜𝘯 𝘥𝑒𝘴 𝘵𝑒𝘳𝑟𝘦𝑠. 𝖴𝗇 𝗋𝗈𝗆𝖺𝗇 𝗉𝗅𝗎𝗌 𝗉𝗋𝗈𝖿𝗈𝗇𝖽 𝗊𝗎’𝗂𝗅 𝗇’𝖾𝗇 𝖺 𝗅’𝖺𝗂𝗋.

𝖤́𝗅𝗂𝗌𝖺𝖻𝖾𝗍𝗁 𝖡𝖺𝗋𝗂𝗅𝗅𝖾́

 


Here is the English translation of the text by an AI. Consequently, contextual inaccuracies or errors in meaning may occur.



★★★ (RATED VERY GOOD) Irina, a Russian Opera, by Anouar Benmalek, Emmanuelle Collas, 470 p., €22.90.

Le Figaro Magazine, Nov 15, 2025


For those who lost it long ago, youth is a perilous land; to seek to revisit it is not without risk, especially if that youth unfolded in a country that has since vanished: the Soviet Union. Drawn to Leningrad by a thesis on Napoleon, Walid encountered there "the miracle of love’s calamity" upon meeting Irina at the Hermitage Museum. Mysterious, mischievous, and sensual, she was a young woman the likes of whom he had only ever encountered in the pages of Tolstoy. But the authorities intervened, and the idyll was cut short; expelled overnight, Walid would never truly recover. Since brief love affairs so readily take memory hostage, he would wait until the threshold of old age to set in motion a delirious plan for their reunion.

This story is a happy surprise, one which might have reasonably invited wariness due to its heightened sentimentalism. It requires great talent indeed to render such a romance plausible—better still, captivating.

It is true that the author, a fine connoisseur of the Slavic world, weaves into the narrative a little-known episode of Stalinism: the genocide of the Kazakh nomads, starved into submission to enforce the collectivization of the land. A novel far deeper than it first appears.

Élisabeth Barillé









vendredi 14 novembre 2025

Irina, un opéra russe, d'Anouar Benmalek : "Amour beauté et violence...", Christiane Chaulet Achour, nov. 2925





Anouar Benmalek : Amour, beauté et violence dans l’URSS du XXe siècle (Irina, un opéra russe)


par Christiane Chaulet Achour*
12 novembre 2025





« Je ne pourrais pas ne pas écrire. Quand je n’écris pas, j’ai une inquiétude presque métaphysique jusqu’à me demander ce que je fais sur cette terre. Je dois écrire, un peu comme le fumeur qui doit fumer ou l’ivrogne qui doit boire. Moi, je dois écrire. »
(Anouar Benmalek, RFI 25 septembre 2021)



Ce roman russe est un roman algérien… d’un des écrivains algériens parmi les plus talentueux qui signe ici son dixième roman. Pour Djamal Guettala du Matin d’Algérie du 11 septembre 2025, c’est un incontournable de la rentrée littéraire… et il a raison ! « La force du roman réside dans la capacité de Benmalek à mêler romance intime et fresque historique ». Par cette formule condensée, le critique dit bien les deux grandes lignes de force du roman et de ses romans antérieurs.


Une courte biographie pour introduire à ce romancier pour celles et ceux qui ne le connaîtraient pas : Docteur d’Etat en mathématiques, il est né en 1956 à Casablanca, de père algérien et de mère marocaine. Journaliste et écrivain, il a été, après octobre 1988, membre du Comité algérien contre la torture. Après un début de publications en Algérie entre 1984 et 1986 [ un recueil de poésie, un recueil de nouvelles et un essai ; ainsi que son premier roman, Ludmila qui ne fait pas long feu dans les librairies à la demande de l’ambassade de l’URSS, le roman portant, comme Irina, sur le séjour de formation de cet étudiant algérien à Kiev], c’est en France qu’il publie Les Amants désunis en 1998 ( Prix Mimouni 1999, traduit en 10 langues, sélections Fémina et Médicis) ; en 2000, L'enfant du peuple ancien, roman, (Prix des auditeurs de la RTBF 2001, Prix RFO du livre 2001, Prix BeurFM-Méditerranée 2001, Prix Millepages 2000 ; ainsi que dans différentes sélections d’autres prix et une traduction en 8 langues). Depuis ont été édités six autres romans, Irina, un opéra russeétant le dixième. Parallèlement ont été publiés un recueil de nouvelles, un recueil de poésie, un choix de chroniques journalistiques, des entretiens et un récit autobiographique après le décès de sa mère ( http://anouarbenmalek.free.fr/). On peut trouver ces romans, tous réédités en livre de poche.


Ce n’est pas la première fois que la Russie – et plutôt l’URSS (dissoute en décembre 1991 : il fait ses études de mathématiques à Kiev à la fin des années 1970) – est présente dans l’écriture romanesque d’A. Benmalek. Mais ici, elle prend toute la place, le romancier précisant que l’invasion de l’Ukraine a bousculé son projet et qu’il a choisi de terminer son roman à la veille de cette guerre. On note alors qu’il situe tous les événements dans la Russie de l’ex-URSS.


Dans la « Première partie », le « Prologue » se décline en deux chapitres. Nous sommes tout d’abord à Leningrad en 1981 puis en France en février 2022. Le romancier trace ainsi le début de sa liaison amoureuse et l’enclenchement de la fin de cette histoire d’amour, dans un style un peu « fleur bleue » que l’écrivain reconnaît volontiers avec un certain amusement néanmoins (entretien VLEEL 399 des Rencontres littéraires en ligne du 10-09-25) : Walid, le protagoniste, les jours de profonde nostalgie, relit les lettres d’Irina : « Les rares jours d’optimisme, il parcourait surtout les premières pages, en se laissant griser par les phrases banales et magnifiques de tous les Roméo et Juliette, ou, étant donné le contexte, les Wronski et Anna Karénine du monde : Mon chéri, tu me manques à un point que tu ne peux imaginer… » etc… Dans le même entretien, Anouar Benmalek cite Aragon et Prévert comme ses poètes préférés. Souvent des vers d’Aragon me sont venus à l’esprit à tel ou tel passage du roman, comme le thème profond de la fiction : rechercher, au seuil de la vieillesse, la femme aimée quarante ans avant : « Un beau soir l’avenir s’appelle le passé. / C’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse ».


Dans la « Deuxième partie », la plus longue et le cœur même du roman (7 chapitres et un épilogue, presque la moitié du roman), on passe d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre selon les besoins de la narration et la grande adresse du romancier à surprendre son lecteur sans le perdre, tout en le guidant pour qu’il se retrouve dans ce labyrinthe d’un passé à tiroirs.


La première strate du passé se décline en une dizaine de mini-récits situés à Léningrad en 1978. Elle concerne Irina et Walid mais aussi un certain Vladimir dont on va comprendre assez vite qu’il est le grand-père d’Irina. Du couple inattendu – cette jeune Russe soprano qui ne rêve que d’opéra et cet étudiant algérien boursier en train d’écrire une thèse d’Histoire sur Napoléon – on apprend toute l’évolution de leur histoire, depuis leur rencontre insolite à l’agonie du grand-père : « L'amour est un état de confusion du réel et du merveilleux ».


Toutefois, avant de développer le Leningrad de Vladimir, il faut dérouler toute son histoire, ce qui est fait dès le premier chapitre mais cette fois en introduisant un décrochement temporel et spatial : la fiction se déplace en 1932 au Kazakhstan, dans la prison annexe de l’oblast de Karaganda. Autour de ces années, 1932-1933, A. Benmalek déploie l’inexorable descente aux enfers du jeune Vladimir, envoyé dans ce lieu comme bras efficace de la répression stalinienne (le NKVD, de triste mémoire), la manière dont il échappe lui-même à la répression (ce qui aurait mis un terme à toute l’histoire ! d’où l’épisode moscovite en 1932 aussi), le face à face avec Apaq, le héros Kazakh qui lui fait un drôle de cadeau, sa mutation à Leningrad et son retour à une vie de famille, construite néanmoins sur un mensonge, une dissimulation.


Dans la « Troisième partie » moins longue mais conséquente (4 chapitres et un épilogue), nous sommes à Saint Pétersbourg en 1992, pour découvrir la prise de conscience d’Irina à laquelle est dévoilée la véritable personnalité de son grand-père, la gravité des actes qu’il a commis et en conséquence, le changement de vie de la protagoniste.


La « Quatrième partie » enfin, (3 chapitres et un épilogue) ne peut être que l’épilogue de l’histoire du couple : on revient à Walid et son projet un peu fou de retrouver quarante ans après la femme qu’il a aimée, dont il n’a pas eu de nouvelles et dont personne ne peut lui en donner. A Saint Pétersbourg en février 2022, il retrouve Sacha dont il partageait la chambre à la cité universitaire, puis dans le Transsibérien pour « pister » Irina, jusqu’aux retrouvailles éphémères mais qui remettent passé et présent en connexion. Encore Aragon : « Il y aura toujours un couple frémissant/ Pour qui ce matin-là sera l'aube première/ Il y aura toujours l'eau le vent la lumière/ Rien ne passe après tout si ce n'est le passant ».


Nous le constaterons plus loin – lorsque je rappellerai des romans précédents d’Anouar Benmalek qui m’ont particulièrement marquée –, il y a toujours chez ce romancier une histoire d’amour singulière (dont les protagonistes sortent des sentiers battus et qui vivent des moments intenses mais sans avenir… sur le long terme en tout cas, « il n’y a pas d’amours heureux ») et un épisode violent et sordide de la grande Histoire qui épaule la première et lui donne son relief et son ancrage. Dans Le Soir d’Algérie (7-10-2006), l’écrivain déclarait : « j’écris en général en me basant à la fois sur une recherche historique approfondie et sur l’idée simple que les êtres humains, à travers les siècles, demeurent fondamentalement les mêmes, surtout en ce qui concerne les émotions de base : l’amour, la haine, la peur, la compassion ».


Dans Irina, cet événement historique est la famine au Kazakhstan voulue par Staline au début des années 1930. Mais l’épisode ne doit pas être traité comme dans un manuel d’histoire : il doit l’être à hauteur humaine. Le personnage de Vladimir trouve alors toute sa justification. Il y a la documentation et la manière dont elle est mise au service de l’imagination mais dans les limites du « mentir-vrai » : en savoir assez pour ne pas inventer faux ! Le calvaire des Kazakh est vécu par la présence de celui qui est apprécié par eux comme un guide, Apaq, et que Vladimir affronte dans la prison puisque c’est lui qui doit l’exécuter : ce sont des scènes qui dépassent le simple récit factuel pour plonger dans les consciences ennemies. Plus tard, le conflit des années 1930 trouve sa duplication dans l’affrontement des petites filles.


Toutefois, il faut encore d’autres connexions. L’autre élément qui structure le livre et appartient aux deux histoires (la petite et la grande) est l’opéra, sa beauté et son tragique qui habite la personnalité incandescente d’Irina. Le romancier trouve alors les espaces narratifs pour dire, sur ce pays qu’il aime, sa beauté extraordinaire dans de nombreux domaines et sa noirceur… Staline vs Tchaikovsky ! Car ce n’est pas simple d’écrire sur la Russie au moment où commence une guerre actuelle. Ce n’est pas simple non plus, dit Anouar Bemalek, d’être citoyen algérien et il faut créer le roman avec tout cela ! Pour lui, l’Histoire est un roman et, dans l’Histoire, des faits sont écrits et d’autres effacés, chaque historien choisissant sa perspective ; on ne peut pas parler d’objectivité (NB - on peut se reporter aux analyses de Michel-Roph Trouillot rappelées dans Collateral du 6 octobre dernier). Mais lorsqu’un événement aussi dérangeant vous tombe dessus et qu’il a été « silencié », il faut en faire quelque chose de sérieux, de documenté. On comprend que le temps qu’Anouar Benmalek met à finaliser une fiction est une période d’intenses recherches et lectures pour créer ensuite une atmosphère qui soit proche de ce qui s’est passé.

Il y a enfin, dans ce roman, un ingrédient qui n’appartient pas aux deux lignes de force indiquées, en lien avec l’obsession de l’écrivain sur le temps et ses mystères : le « cadeau » que Apaq fait au jeune Vladimir, celui de pouvoir effacer un présent dérangeant en faisant un saut-arrière dans le passé, ce qu’il nomme « les dérèglements dans la trame du temps » :

« – Dis-moi, fier bourreau de mon peuple, as-tu fait de mauvais rêves ces derniers temps ? De très mauvais rêves qui ressemblent à des souvenirs… ?
Vladimir sursaute, presque effrayé devant l’étrangeté de l’interrogation :
–Des rêves… quels souvenirs… ?
–Tu m’as déjà posé cette question et je t’ai déjà répondu. Reviens hier, fils… et je t’expliquerai encore une fois.
–Revenir hier ! Qu’est-ce qui te prend, vieillard ? Je t’ai déjà posé cette question ? Tu es gâteux ou la peur te fait perdre la raison ? Tu sais bien que tu vas mourir maintenant ! »


Et plus loin, avec l’angoisse qui l’étreint, Vladimir, homme de main du NKVD, qui n’a pas encore accompli l’exécution, écoute Apaq : « Alors Vladimir écoute l’homme soudain exalté. Et ce que ce dernier raconte est simplement impossible : par il ne sait quel procédé, il est, depuis une certaine nuit, capable de " revenir " en arrière. Dans le temps, précise-t-il sans se démonter. Avec Vladimir, affirme-t-il, il est déjà " revenu " deux fois ».

Il suffit de savoir que « l’âme est un hôtel noir où des choses horribles sont tapies » ; mais l’être humain ne peut résister « à la terrible envie de changer (son) destin ». Cela a un prix : le bénéfice immédiat du retour en arrière se paie lourdement dans la suite de la vie de celui qui a succombé à l’envie de jouer avec son destin.

Vladimir va succomber, terrifié après avoir vu une scène qu’il n’aurait pas dû voir et qui, en URSS, se paie par la mort. Il échappera à ce qui était inéluctable mais au retour en Kazakhstan, il passe d’homme de main à un agent zélé de la famine : « A tout cela s’ajoutait la famine dans le Kazakhstan, aussi destructrice, cette fois, par la volonté de l’homme, qu’une épidémie de peste noire au Moyen Âge, famine dont tout le monde se fichait, à Moscou comme à Alma-Ata, les ordres demeurant toujours de confisquer jusqu’à la dernière tête de bétail pour nourrir les ouvriers des grandes ville industrielles du centre de l’URSS ».

L’histoire de Vladimir, de sa jeunesse à son agonie, véritable dysthanasie (dans l’épilogue premier de la seconde partie), est passionnante à suivre et le romancier en tire une morale : « On ne touche pas à l’unique loi inaltérable du Cosmos – Le Désordre est une fonction strictement croissante du Temps ! – sans le payer chèrement. Un Dieu ne s’y frotterait pas ». La recommandation qu’il croit laisser à Irina ne peut lui être d’aucun secours, dans le temps présent… : « ne jamais souhaiter changer le passé (…) sinon le passé te dévorera, le passé est une malédiction ».

Et pourtant, le don, Irina en a hérité… Comment peut-elle vivre après la découverte de la vraie nature de ce grand-père tant aimé et de ces rêves-retours qui bouleversent sa vie. Elle en sera la proie avec l’agression de la petite fille d’Apaq, la revivant plusieurs fois, dont elle connaît le nom : son grand-père l’appelant ainsi « Bibigul ». Peut-être en fait-elle un vrai rêve de bonheur dans la séquence en Crimée avec Walid qu’elle n’a pourtant jamais revu depuis son départ. C’est aussi le « Final » : le rêve d’Irina côtoie le cauchemar de Walid, leur permettant à tous deux de s’évader du présent de leur vieillesse et de leur séparation. Cette réflexion sur le temps, mise en fiction dans la trajectoire des protagonistes, est la projection heureuse de l’histoire et aussi, peut-être la manifestation du désir de s’évader de la grande Histoire qu’on ne peut gommer mais dont la mémoire doit être documentée.


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Difficile de ne pas indiquer, même brièvement, d’autres romans d’Anouar Benmalek dont la lecture m’a habitée longuement et vers lesquels il faut revenir. Tous ont des lignes de force semblables à celles que j’ai indiquées pour Irina, un opéra russe : une documentation solide avec, en son cœur, un événement tragique, effacé ou minimisé de la grande Histoire habituellement racontée ; et une histoire d’amour forte qui aboutit à une impasse.


                    


Les Amants désunis, en 1998, a été le premier grand succès auprès des lecteurs. Il raconte le destin d’un couple, Anna, une Suissesse et Nassredine, un Algérien, dont l’amour fusionnel a été fracassé par l’Histoire de l’Algérie. Le récit se déroule en 1997 mais des fragments d’histoire antérieure parsèment le texte, en 1928 et surtout entre 1945-1955. Leurs deux enfants, Mehdi et Meriem ont été assassinés par des combattants du FLN. Quarante ans se sont écoulés depuis ce drame et la séparation du couple. Anna envoie un télégramme à Nassredine pour lui donner rendez-vous sur la tombe de leurs enfants dans son village natal. Sur la route, elle se fait enlever par les combattants d’Allah. A la date de 1997, le romancier ne dévoile pas un passé « silencié » mais met en relation la violence à deux étapes de l’histoire algérienne du XXes.

                       



En 2000, c’est le second roman de l’écrivain à connaître un grand succès, L’Enfant du peuple ancien. L'intention première du romancier était de construire une fiction à partir d'un couple formé d'un Algérien et d'une Française, déportés en Nouvelle Calédonie, après les répressions de 1871, celle de la Commune en France et celle de la révolte d'El Mokrani en Algérie. Recherchant des informations sur les évasions des déportés vers l'Australie, il tombe sur une phrase qui réoriente complètement son projet : « "Le dernier loup de Tasmanie a disparu en 1870, en même temps que le dernier des aborigènes à la suite d'un massacre perpétré par les colons anglais"... Cette phrase m'a fait sursauter, car je venais d'apprendre incidemment le massacre de tout un peuple cité comme "détail" devant ce qui paraissait choquer l'auteur : la disparition d'un animal. Ce génocide, dans toute l'acception moderne du terme, devient à partir de ce moment le cœur du livre ».


C'est ce dernier des Aborigènes qui est l'enfant. Kader et Lislei, les deux déportés évadés, le trouvent sur le bateau de leur passage, enfermé dans une cage. Émus par la détresse extrême du jeune enfant, Tridarir, dernier représentant de la tribu de Tasmanie décimée par les colons, ils décident de le soustraire à la cupidité de ses ravisseurs qui veulent le vendre à d'étranges collectionneurs. Seule leur humanité commune les sauve de l'innommable. Notons que Tridarir, dépositaire à travers la mémoire de ses parents, de la mémoire de son peuple, refait les chemins des Rêves pour que sa terre ne disparaisse pas. Il n'entraîne pas ses "parents" adoptifs dans cette complicité culturelle-là. C'est une utopie autour de l'enfant "sauvage" que crée A. Benmalek en inventant cette famille métisse qui ne tente pas de syncrétisme mais qui, par amour, exerce sa tolérance.


Le roman d'Anouar Benmalek est un récit d'aventures fortement documenté où la prise de position de l'auteur est patente et voulue : « Les Australiens n'ont pas subi du tout le même opprobre au sujet de ce génocide que les Allemands au sujet du génocide juif. Les génocides ne sont pas égaux. Ma réaction a d'abord été la peur de parler de ce sujet auquel je ne connaissais rien. Puis une sorte de devoir éthique s'est mêlé à l'envie d'écrire. Il est alors devenu évident que j'avais à jouer le rôle de passeur de mémoire. J'ai dû tout réécrire en centrant le livre sur le génocide, avec la volonté de ne pas en faire un livre politique. »


                       



En 2002, nouveau couple et nouvelle géographie avec L’Amour loup. La fiction se situe en 1987. Un étudiant algérien, Chaïbane, bénéficie d’une bourse à Moscou, que l’URSS donnait à des étudiants d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Il rencontre une autre étudiante boursière, Nawel qui est palestinienne. Ils tombent amoureux. Mais, à la fin de ses études, Nawel décide de rejoindre les siens. Chaïbane rentre en Algérie mais ne pouvant oublier la jeune fille, il décide de partir à sa recherche : il va en Syrie, au Liban et découvre la réalité de ces pays en proie à la violence et à la guerre. Il prend conscience de l’actualité et de l’Histoire des Palestiniens. C’est aussi la guerre civile libanaise, la vie dans les camps. Chaïbane retrouve Nawel dans un camp de réfugiés mais elle se fait tuer par un milicien.



                      



En 2006, Ô Maria, est, pour moi, le roman majeur de l’écrivain. Cette fois, il s’intéresse aux derniers musulmans d’Andalousie qui, de 1492 à leur expulsion au début du XVIIe s. (1604-1614), ont subi une répression et une exclusion de différentes manières. Ceux qu’on appelle les Morisques (musulmans convertis à la religion chrétienne) ont été pourchassés. Celle qui est au centre du récit est Maria (comme la mère de Jésus) qui n’appprend que tardivement qu’elle est musulmane et que son vrai nom est Aïcha (nom de l’épouse préférée du prophète). Elle vit, dans la colère et la révolte, l’assimilation religieuse, linguistique et culturelle qu’impose le catholicisme au pouvoir. Elle découvre sa langue d’origine (algarabia) pour pouvoir lire l’alcoran (le Coran). D’amours consentis en viols, la vie de Maria est faite de violences en pleine Inquisition. Le roman est dédié à « Gerónima la Zalemona qui vécut.à Torrelas (Espagne) à la fin du XVIes et dont la destinée me suggéra en partie celle de María ». Le roman s’ouvre sur le bûcher où brûle Maria-Aïcha,sous les yeux de son fils : « Le royaume de Valence est à présent quasiment purifié de sa vermine morisque, ces juifs aggravés d’islamisme, commme ils disent ici avec une moue semblable à celle qu’on forme lorsqu’on crache ».




                        



En 2015, le romancier se lance en territoire miné pour un auteur d’un pays arabe avec Fils du Shéol. Il a dit s’être interrogé sur sa légitimité à écrire sur la Shoah, à la fois par son origine, ce qu’il conteste mais aussi par le nombre impressionnant de livres écrits à ce sujet. Que pouvait-il apporter ? « Cette légitimité, je l’ai trouvée le jour où j’ai appris que le père de Goering avait été gouverneur de ce qui est devenu la Namibie (…) brutalité de cette colonisation (…) le génocide du peuple herero est demeuré largement ignoré ». Il y voit une sorte de préparation, à plus courte échelle, de ce que sera la solution finale en Allemagne nazie. Mais ce génocide n’a pas eu de conséquences sur le peuple génocidaire.

Mais comme dans les autres romans d’Anouar Benmalek, cette documentation historique et incrustée dans la vie de personnages et, en particulier de trois couples à partir desquels se dit la violence du monde. En trois générations de la même famille, sont vécus deux génocides.

On entre dans le roman avec le jeune Karl, enfermé dans un wagon à bestiaux. Il y rencontre Helena qui sera son bref amour puisqu’ils sont gazés en arrivant en Pologne Du Shéol, il peut regarder les siens. D’abord son père, Manfred, devenu Sonderkommando, qui rêve à son Élisa, la mère de Karl, rencontrée et épousée en Algérie des années auparavant. Remontant les générations, Karl découvre que son grand-père, Ludwig, a servi dans l’armée allemande du Sud-Ouest africain. Et qu’il a un secret : Hitjiverwe, une jeune femme héréro passionnément aimée, victime avec son peuple.

Comme les autres romans, malgré la difficulté extrême de ce qui est raconté, on lit sans quitter les pages de ce récit à la fois poignant et matraquant.

                                                                                  ***

De roman en roman, Anouar Benmalek est un écrivain qui fait parcourir le monde et dépasse ainsi, par ses fictions, les frontières de son pays d’origine, ce qui n’est pas fréquent dans la littérature algérienne ; il n’oublie jamais ce pays, au détour d’une page, par un personnage ou une circonstance. Après de telles extensions géographiques et historiques, on suit la question que lui pose le journaliste Youcef Merahi, dans leurs entretiens, Vivre pour écrire, en 2006 :

« Quel est le pays où vous auriez aimé vivre ?
– J’aurais voulu vivre dans ce que j’appellerai, faute de mieux, le pays de mon enfance, quand je croyais encore que le sort du monde et de mon pays ne pouvait que s’améliorer, que la part du mal était condamnée à s’amenuiser, que la bonté était l’avenir de l’être humain. Je m’aperçois maintenant qu’un tel pays sur notre bonne vieille planète relève encore largement de l’utopie – et probablement, n’existera jamais.
Mais l’utopie est, bien sûr, nécessaire pour que nous puissions, vaille que vaille, accomplir le beau – en fin de compte – métier d’être humain ».




Anouar Benmalek, Irina, un opéra russe, Paris, éditions Emmanuelle Collas, 2025, 469 p., 22,90 €


*A propos de Christiane Chaulet Achour: Elle a été Professeur à l’Université d’Alger de 1967 à 1994, puis Professeur de Littérature comparée et francophone à l’Université de Cergy-Pontoise, de 1997 à 2015. Elle poursuit ses recherches dans ses domaines de prédilection et, particulièrement, sur la littérature algérienne. Voir son site :                                                                         http://www.christianeachour  



Here is the English translation of the text by an AI. Consequently, contextual inaccuracies or errors in meaning may occur.



Anouar Benmalek: Love, Beauty, and Violence in 20th-Century USSR (Irina, a Russian Opera)

by Christiane Chaulet Achour* November 12, 2025


“I could not not write. When I am not writing, I feel an almost metaphysical anxiety, to the point of wondering what I am doing on this earth. I must write, much like the smoker who must smoke or the drunkard who must drink. I, for my part, must write.” — Anouar Benmalek, RFI, September 25, 2021

This Russian novel is an Algerian novel... written by one of the most talented Algerian authors, who marks here his tenth work of fiction. For Djamal Guettala of Le Matin d’Algérie (September 11, 2025), it is a "must-read" of the literary season... and he is correct! "The novel’s strength lies in Benmalek’s ability to weave intimate romance into a historical fresco." Through this concise formula, the critic captures the two great pillars of both this novel and Benmalek’s previous works.

A brief biography for those unfamiliar with the novelist: a Doctor of Science in Mathematics, he was born in 1956 in Casablanca to an Algerian father and a Moroccan mother. A journalist and writer, he was a member of the Algerian Committee Against Torture after October 1988. Following initial publications in Algeria between 1984 and 1986—a collection of poetry, a short story collection, and an essay, as well as his debut novel, Ludmila (which was short-lived in bookstores at the request of the USSR Embassy, as it dealt, like Irina, with an Algerian student's formative years in Kiev)—it was in France that he published Les Amants désunis (The Disunited Lovers) in 1998. This work won the 1999 Mimouni Prize, was translated into ten languages, and was shortlisted for the Femina and Médicis prizes. In 2000, his novel L'Enfant du peuple ancien (The Child of the Ancient People) garnered several prestigious awards and was translated into eight languages. Since then, six other novels have been published, with Irina, a Russian Opera being the tenth. In tandem, he has published short stories, poetry, journalistic chronicles, interviews, and an autobiographical account following his mother's death. His novels are all available in paperback editions.

This is not the first time that Russia—or rather the USSR (dissolved in December 1991; he conducted his mathematical studies in Kiev in the late 1970s)—has featured in Benmalek’s prose. But here, it occupies the entire stage. The novelist notes that the invasion of Ukraine disrupted his project, leading him to choose to conclude the novel on the eve of that war. Consequently, all events are situated within the Russia of the former USSR.

In the “First Part,” the “Prologue” unfolds in two chapters. We find ourselves first in Leningrad in 1981, then in France in February 2022. The novelist traces the dawn of a love affair and the onset of its end, in a style somewhat fleur bleue (sentimental), which the writer readily admits with a certain amusement: Walid, the protagonist, on days of deep nostalgia, rereads Irina’s letters: “On the rare days of optimism, he would skim the first pages, allowing himself to be intoxicated by the banal and magnificent phrases of all the Romeos and Juliets, or, given the context, the Vronskys and Anna Kareninas of the world: My darling, I miss you to an extent you cannot imagine...” In the same interview, Benmalek cites Aragon and Prévert as his favorite poets. Lines from Aragon often came to mind during certain passages, mirroring the fiction’s profound theme: seeking, on the threshold of old age, the woman loved forty years prior: “One fine evening the future is called the past. / It is then that we turn and see our youth.”

In the “Second Part,” the longest and the very heart of the novel, we move across space and time according to the needs of the narration and the novelist’s great skill in surprising the reader without losing them, guiding them through this labyrinth of a nested past.

The first layer of the past unfolds in about ten mini-narratives set in Leningrad in 1978. It concerns Irina and Walid, but also a certain Vladimir, who we soon understand is Irina's grandfather. From this unexpected couple—a young Russian soprano dreaming only of opera and an Algerian scholarship student writing a history thesis on Napoleon—we learn the full evolution of their story, from their unusual meeting to the grandfather’s final agony: “Love is a state of confusion between the real and the marvelous.”

However, before expanding on the Leningrad of Vladimir, his entire history must be unfurled. This is done from the first chapter, but this time introducing a temporal and spatial shift: the fiction moves to 1932 in Kazakhstan, in the annex prison of the Karaganda oblast. Around the years 1932–1933, Benmalek depicts the inexorable descent into hell of the young Vladimir, sent there as an efficient arm of Stalinist repression (the NKVD, of grim memory); the manner in which he himself escapes repression (which would have ended the entire story!); his confrontation with Apaq, the Kazakh hero who gives him a strange gift; his transfer to Leningrad; and his return to a family life built, nonetheless, upon a lie and concealment.

In the “Third Part,” we are in Saint Petersburg in 1992, to witness Irina’s moment of realization as the true personality of her grandfather and the gravity of his crimes are revealed to her, leading to a profound change in her life.

Finally, the “Fourth Part” serves as the epilogue to the couple’s story: we return to Walid and his somewhat mad project to find, forty years later, the woman he loved. In Saint Petersburg in February 2022, he reunites with Sacha, his former roommate, then boards the Trans-Siberian Railway to "track" Irina, leading to an ephemeral reunion that reconnects past and present. Again, Aragon: “There will always be a trembling couple / For whom that morning will be the first dawn / There will always be the water, the wind, the light / Nothing passes, after all, save for the passer-by.”

As we shall see—when I recall Benmalek’s previous novels that particularly marked me—there is always in his work a singular love story (with protagonists who break the mold and experience intense moments without a long-term future; "there is no happy love") and a violent, sordid episode of Great History that supports the former, giving it depth and anchorage. In 2006, the writer declared: “I generally write based both on extensive historical research and on the simple idea that human beings, through the centuries, remain fundamentally the same, especially regarding basic emotions: love, hate, fear, and compassion.”

In Irina, this historical event is the famine in Kazakhstan orchestrated by Stalin in the early 1930s. But the episode is not treated like a history textbook: it is handled at human height. The character of Vladimir find his justification here. There is the documentation and the way it is put at the service of the imagination within the limits of "le mentir-vrai" (the truth-lie): knowing enough not to invent falsely! The ordeal of the Kazakhs is experienced through the presence of Apaq, whom Vladimir must execute. These are scenes that plunge into opposing consciences. Later, the conflict of the 1930s finds its duplicate in the confrontation between the granddaughters.

Yet, other connections are required. The other element that structures the book and belongs to both stories (the intimate and the historical) is opera—its beauty and the tragedy that inhabits Irina's incandescent personality. The novelist finds the narrative space to speak of this country he loves, its extraordinary beauty in many fields and its darkness... Stalin vs. Tchaikovsky! It is no simple task to write about Russia as a current war begins. Nor is it simple, says Benmalek, to be an Algerian citizen, and the novel must be forged from all of this. For him, History is a novel; in History, some facts are written and others erased. When a disturbing event "falls" upon you and has been "silenced," one must make something serious and documented out of it. We understand that the time Benmalek takes to finalize a fiction is a period of intense research to create an atmosphere close to what occurred.

Finally, there is an ingredient in this novel linked to the writer's obsession with time and its mysteries: the "gift" that Apaq gives to the young Vladimir—the ability to erase a disturbing present by leaping back into the past, what he calls "disturbances in the fabric of time":

“—Tell me, proud executioner of my people, have you had bad dreams lately? Very bad dreams that resemble memories...?” Vladimir starts, almost frightened by the strangeness of the question: “—Dreams... what memories...?” “—You have already asked me this question and I have already answered you. Return to yesterday, son... and I will explain it to you once more.” “—Return to yesterday! What has gotten into you, old man? I have already asked you this? Are you senile or is fear making you lose your mind? You know well that you are going to die now!”

And further on, Vladimir, the NKVD henchman, listens to Apaq: “So Vladimir listens to the suddenly exalted man. And what the latter tells is simply impossible: by some unknown process, he has been able, since a certain night, to ‘go back.’ In time, he specifies without wavering. With Vladimir, he asserts, he has already ‘returned’ twice.”

It suffices to know that “the soul is a dark hotel where horrible things lurk”; but the human being cannot resist “the terrible urge to change (his) destiny.” This comes at a price: the immediate benefit of the return is paid for heavily in the later life of the one who succumbed to the urge to play with fate.

Vladimir succumbs, terrified after seeing a scene he should not have witnessed. He escapes what was inevitable, but upon his return to Kazakhstan, he transforms from a henchman into a zealous agent of the famine. The story of Vladimir, from his youth to his agony—a true dysthanasia—is fascinating to follow, and the novelist draws a moral from it: “One does not touch the sole unalterable law of the Cosmos—Disorder is a strictly increasing function of Time!—without paying dearly. A God would not dare.” The recommendation he leaves for Irina can be of no help to her in the present: “never wish to change the past (...) otherwise the past will devour you; the past is a curse.”

And yet, Irina has inherited the gift... How can she live after discovering the true nature of her beloved grandfather and these return-dreams that shatter her life? She becomes prey to the assault of Apaq's granddaughter, reliving it multiple times. This reflection on time, fictionalized in the protagonists' trajectory, is the manifestation of the desire to escape Great History, which cannot be erased but whose memory must be documented.


It is difficult not to mention, even briefly, other novels by Anouar Benmalek that have long haunted me. All share similar strengths: solid documentation centered on a tragic event, erased or minimized in standard historical accounts, and a powerful love story that leads to a deadlock.

Les Amants désunis (The lovers of Algeria), in 1998, was his first major success. it tells the fate of a couple, Anna (Swiss) and Nassredine (Algerian), whose fusional love was shattered by the History of Algeria. The narrative takes place in 1997, but fragments of earlier history (1928, and especially 1945–1955) dot the text. Their two children were murdered by FLN fighters. Forty years have passed since that drama and the couple's separation. Anna sends a telegram to Nassredine to meet at their children's grave. On the road, she is kidnapped by "the fighters of Allah."

L’Enfant du peuple ancien (The Child of the Ancient People), in 2000, was the writer's second great success. The initial intent was to build a fiction around an Algerian man and a French woman deported to New Caledonia after the repressions of 1871. While researching, he encountered a sentence that reoriented his project: “The last Tasmanian wolf disappeared in 1870, at the same time as the last of the Aborigines following a massacre perpetrated by English settlers.” This genocide became the heart of the book. Kader and Lislei, the two escaped deportees, find the child—Tridarir—locked in a cage on a ship. Moved by his distress, they decide to save him. Benmalek creates an utopia around this "wild" child, inventing a mixed family that practices tolerance through love.

L’Amour loup (Wolf Love), in 2002, presents a new geography. Set in 1987, an Algerian student, Chaïbane, meets a Palestinian student, Nawel, in Moscow. They fall in love. Nawel eventually returns to her people. Chaïbane, unable to forget her, goes in search of her through Syria and Lebanon, discovering the reality of countries prey to war and the history of Palestinians. He finds Nawel in a refugee camp, only for her to be killed by a militiaman.

Ô Maria, in 2006, is, in my view, the writer’s major novel. He focuses on the last Muslims of Andalusia (the Moriscos) who suffered repression from 1492 until their expulsion in the early 17th century. The central figure is Maria, who learns late that she is Muslim and that her true name is Aïcha. She experiences the religious and linguistic assimilation imposed by Catholicism. The novel opens on the stake where Maria-Aïcha burns before her son's eyes.

Fils du Shéol (Son of Sheol), in 2015, saw the novelist enter mine-filled territory for an author from an Arab country: the Shoah. He questioned his legitimacy to write on the subject until he learned that Göring's father had been governor of what became Namibia. He saw the genocide of the Herero people as a sort of "preparation" for the Final Solution. In three generations of the same family, two genocides are experienced. Despite the extreme difficulty of the subject matter, the narrative remains poignant and striking.


From novel to novel, Anouar Benmalek is a writer who traverses the world and thus, through his fictions, transcends the borders of his country of origin—a rare feat in Algerian literature; yet he never forgets that country. Following such geographical and historical expansions, one considers the question posed to him by journalist Youcef Merahi in 2006:

“Which is the country where you would have liked to live? —I would have wanted to live in what I will call, for lack of a better term, the country of my childhood, when I still believed that the fate of the world and my country could only improve... I realize now that such a country on our good old planet remains largely a matter of utopia—and probably will never exist. But utopia is, of course, necessary so that we may, as best we can, fulfill the beautiful—in the end—profession of being a human being.”

Anouar Benmalek, Irina, un opéra russe, Paris, éditions Emmanuelle Collas, 2025, 469 p., €22.90

*About Christiane Chaulet Achour: She was a Professor at the University of Algiers from 1967 to 1994, then Professor of Comparative and Francophone Literature at the University of Cergy-Pontoise from 1997 to 2015.











dimanche 9 novembre 2025

 


Anouar Benmalek : « Écrire, c’est penser malgré l’évidence… »


Djamal Guettala
Le Matin d'Algérie, samedi 8 novembre 2025

Avec Irina, un opéra russe, paru le 22 août 2025 aux Éditions Emmanuelle Collas, Anouar Benmalek signe une œuvre où la mémoire, la douleur et l’exil s’entrelacent comme des fils invisibles d’une tragédie humaine. À travers Irina et Walid, il explore les tumultes de l’histoire russe et les fragilités de l’existence, où l’amour devient refuge et la fiction, un espace de liberté.

Pour Anouar Benmalek, « écrire, c’est penser malgré l’évidence » : chaque personnage devient miroir de nos propres blessures, chaque phrase tisse un pont fragile entre ce qui fut, ce qui souffre et ce qui persiste. Lire Irina, c’est se confronter à l’épreuve de vivre, sentir battre le pouls du passé et entrevoir, au cœur des douleurs, la lumière fragile de la réconciliation. Dans cet entretien accordé au Matin d’Algérie, l’écrivain revient sur les racines de son œuvre, son rapport à la mémoire et à l’exil, et cette quête de vérité qui traverse toute son écriture.



Le Matin d’Algérie : Votre roman met en scène des trajectoires multiples, marquées par l’exil, la mémoire et la douleur. Comment ces personnages se sont-ils imposés à vous ?

Anouar Benmalek : À mon sens, un roman répond d’abord à une question : que se passerait-il si… C’est la vieille question qui nous taraude tous, à laquelle l’être humain tente de trouver une réponse depuis l’aube de l’humanité. La mémoire et la douleur sont des composantes essentielles de la définition même du fait d’être humain. Sans mémoire, nous ne sommes rien ; sans douleur, il est peu probable de mener une vie digne de l’être, puisque toute vie digne d’être vécue suppose de se colleter avec ce qui l’empêche justement d’être digne. Quant au fait d’être exilé, nous le sommes tous d’une manière ou d’une autre : exilé de son pays dans le sens le plus littéral du terme, exilé de son enfance, exilé d’une époque où l’on a été heureux avec ses parents ou avec des êtres chers. Vivre est une tragédie, qui se termine toujours mal, comme aucun de nous ne l’ignore, malheureusement.

Dans Irina, un opéra russe, j’ai voulu rejouer cette tragédie de vivre avec les ingrédients propres à la Russie que j’ai connue à l’époque où je préparais une thèse de mathématiques. Je suis parti, comme toujours, d’un couple, Irina et Walid, dont l’histoire d’amour va évoluer dans le temps et dans l’espace dans cet immense monde soviétique, en me concentrant plus particulièrement sur sa partie russe. Comme la Russie ne se comprend pas sans un détour par son passé, il m’a fallu introduire un personnage, Vladimir, conçu au départ comme secondaire, mais qui, rapidement, s’est imposé à moi comme une pièce essentielle au cours de la construction du roman.

Le Matin d’Algérie : La transmission intergénérationnelle est au cœur du récit. Est-ce pour vous une manière de lutter contre l’oubli ou le silence imposé ?

Anouar Benmalek : En caricaturant, nous avons généralement une mémoire de moineau en ce qui concerne les grands événements historiques. Leur complexité est, très souvent, galvaudée, donc niée, en transformant le récit de cet événement en une espèce de « pitch » tenant plus du slogan publicitaire que de la vérité historique. Chaque État entend se construire son propre roman national, de préférence héroïque, qu’importe si le résultat ressemble plus souvent à un scénario de film hollywoodien qu’autre chose ! Si l’Histoire, la vraie, ne correspond pas aux desiderata du scénariste en chef du moment, eh bien, on change l’Histoire ! La lutte contre l’oubli ou, pire, la réécriture sans vergogne du passé est sans fin, harassante, un véritable labeur de Sisyphe, dont on ne sort pas vainqueur en règle générale.

Le Matin d’Algérie : Dans vos pages, l’intime croise toujours l’Histoire collective. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces deux dimensions sans sacrifier ni l’une ni l’autre ?

Anouar Benmalek : Je respecte infiniment le travail des historiens, mais je n’ai pas vocation à écrire des romans historiques. Ce qui m’intéresse, c’est la réaction individuelle, particulière, de quelqu’un d’ordinaire qui se trouve confronté à l’Histoire avec un grand H (ou, plutôt, avec une grande hache !) Les thèmes de mes livres sont souvent très graves, leur écriture me mobilise pendant de longues périodes et la seule manière pour moi de garder mon énergie littéraire est d’y introduire une histoire d’amour. Mais, somme toute, n’est-ce pas également le but de notre vie : que vaudrait cette dernière si l’amour lui demeurait étranger ?

Le Matin d’Algérie : Peut-on lire votre livre comme une fresque des blessures du siècle, mais aussi comme une tentative de réconciliation ?

Anouar Benmalek : Probablement. Au fond, je suis ce qu’Emile Habibi nommait un « peptimiste », c’est-à-dire un pessimiste qui ne demande qu’à être optimiste. Écrire, c’est penser malgré l’évidence que les deux à trois années passées à s’échiner sur un roman que personne ne vous a demandé peuvent valoir la peine que l’on s’est donnée parce que quelques lecteurs vous diront après la lecture : « Ah, cette Irina, j’en suis presque tombé amoureux ; et ce Vladimir, c’est un véritable salaud, mais, après réflexion, peut-être n’aurais pas été différent de lui, peut-être n’aurais-je pas eu à mon tour le courage d’être héroïque tout le temps ; et cette famine d’une si grande ampleur au Kazakhstan, pourquoi n’en ai-je jamais entendu parler, etc. »

Le Matin d’Algérie : On dit souvent de vos romans qu’ils sont portés par une écriture « incandescente », où la poésie côtoie la violence. Comment parvenez-vous à travailler cette tension dans la langue ?

Anouar Benmalek : J’applique au travail sur mes fictions la réponse de Joe Louis, l’immense boxeur du milieu du siècle dernier, à des journalistes qui lui avaient demandé sa recette pour avoir été aussi longtemps champion du monde toutes catégories : « J’ai fait du mieux que j’ai pu. »

Quant à moi, plus modestement, je me mets réellement à la place de chaque personnage, leur destin devient littéralement le mien et, comme le contexte dans lequel je les plonge est parfois abominablement compliqué, ma réaction et, par conséquent, mon écriture sont pleines de cette tension que nécessite la survie ! Faire de son mieux est la première obligation du romancier s’il entend faire œuvre nouvelle, originale, une obligation artistique et éthique à la limite du commandement religieux. À quoi bon écrire sinon ?

Le Matin d’Algérie : Y a-t-il, derrière cette écriture, un héritage littéraire précis qui vous accompagne encore aujourd’hui ?

Anouar Benmalek : Je suis l’héritier de tous les livres que j’ai lus, des plus médiocres aux plus remarquables. Et j’en ai lu beaucoup, des romans policiers de base aux ouvrages les plus sophistiqués, des comics tellement aimés de mon enfance à la science-fiction la plus échevelée. Et puis la poésie, ah, la poésie…

Le Matin d’Algérie : Votre livre convoque plusieurs temporalités et points de vue. Était-ce une contrainte narrative ou, au contraire, une liberté indispensable ?

Anouar Benmalek : Notre principal ennemi est le temps, cet assassin qui nous pousse sans arrêt dans le dos jusqu’à nous précipiter dans l’abîme à la fin. Qui résisterait à la possibilité magique, si elle lui était accordée, de remonter ce maudit temps afin de changer le passé et de repartir à l’assaut de l’avenir, à nouveau plein d’espoir et d’illusion ? L’auteur que je suis n’y a pas résisté, mais il a introduit dans son roman une contrainte : remonter le temps se paie toujours très cher, car l’univers n’est en rien conçu pour être tendre envers les créatures vivantes.

Le Matin d’Algérie : Quel rôle joue pour vous la fiction dans l’exploration de la mémoire historique ?

Anouar Benmalek : Je suis d’abord romancier, c’est donc le théâtre des sentiments des êtres humains qui est au centre de mon travail : la fiction est donc l’essentiel, la mémoire historique, le décor en quelque sorte où se meuvent mes personnages. J’ai à cœur cependant que cette restauration de la mémoire soit la plus précise possible ; ce scrupule de présenter l’histoire telle qu’elle aurait dû être présentée, de la débarrasser des oripeaux du mensonge, est pour moi la politesse minimale que l’on doit au lecteur.

Le Matin d’Algérie : Votre œuvre est traversée par des préoccupations politiques et morales. Pensez-vous qu’un écrivain puisse rester en retrait des grands drames contemporains ?

Anouar Benmalek : Un écrivain est aussi un citoyen. Mais il ne doit pas mélanger ses deux identités, car les exigences de l’une et de l’autre ne se sont pas interchangeables. D’un autre côté, j’ai toujours tenté autant que faire se peut de remplir mes devoirs de citoyen, en particulier de m’élever contre les trop nombreuses atteintes à la démocratie et à l’État de droit depuis l’indépendance de notre pays. Mais dans ce domaine, on est toujours très loin d’en faire assez, malheureusement.

L’Algérie est un pays « difficile », et les différents pouvoirs qui s’y sont succédé peuvent vous faire payer très cher vos velléités de participation à la vie de la nation…

De plus, la « compréhension » qu’ont les dirigeants de la nécessaire liberté qui accompagne la création est très relative, sinon nulle.

Le Matin d’Algérie : Vous êtes vous-même exilé depuis longtemps. Quelle part de votre expérience personnelle irrigue ce livre ?

Anouar Benmalek : L’exil est formateur, dans le sens qu’il vous apprend à vous départir de vos habitudes de pensée et, partant, de nombre de vos préjugés. L’exil est parfois âpre, sinon douloureux. Mais je sais également que je n’aurai pas pu écrire les livres que j’ai écrits en restant en Algérie. L’accueil qui a été réservé en Algérie, par exemple, à mon roman Ô Maria, avec son cortège d’articles incendiaires et de menaces de mort, m’est resté en travers de la gorge, cette gorge qu’un groupe terroriste se promettait justement de trancher pour crime supposé, et absurde, d’atteinte aux « constantes spirituelles » du pays.

Le Matin d’Algérie : Dans un monde saturé de violence, où les guerres et les exils se multiplient, quel rôle attribuez-vous encore à la littérature ?

Anouar Benmalek : Un écrivain ne doit pas espérer changer le monde, tout au plus, s’il n’est pas trop maladroit, de créer un instant d’échange, parfois précieux, entre lui et une poignée de lecteurs. Si la littérature avait le pouvoir de changer le monde, cela se saurait.

Regardez la pléthore d’écrivains de génie qui ont traversé le vingtième siècle : cela n’a pas empêché ce siècle de subir plusieurs génocides, deux guerres mondiales, la barbarie coloniale sur tous les continents, l’impérialisme arrogant et meurtrier des uns et des autres, etc.

On continuera malgré tout à écrire des romans, des nouvelles, de la poésie parce que, comme le soutient une célèbre maxime, il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.

Le Matin d’Algérie : Enfin, que diriez-vous aux jeunes lecteurs algériens et francophones qui vous découvrent aujourd’hui avec ce roman ?

Anouar Benmalek : Lisez, et lisez autant que vous pouvez. C’est la meilleure hygiène morale et spirituelle qui soit dans ce monde décérébré par la propagande des chaînes de télévision et la bêtise souvent crasse des réseaux sociaux.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 



Here is the English translation of the text by an AI. Consequently, contextual inaccuracies or errors in meaning may occur.



Anouar Benmalek: "To write is to think in spite of the obvious…"

By Djamal Guettala Le Matin d'Algérie, Saturday, November 8, 2025


With Irina, a Russian Opera, published on August 22, 2025, by Éditions Emmanuelle Collas, Anouar Benmalek has crafted a work where memory, pain, and exile intertwine like the invisible threads of a human tragedy. Through Irina and Walid, he explores the upheavals of Russian history and the frailties of existence, where love becomes a sanctuary and fiction a space for freedom.

For Anouar Benmalek, "to write is to think in spite of the obvious": every character becomes a mirror of our own wounds, and every sentence weaves a fragile bridge between what was, what suffers, and what persists. To read Irina is to confront the trial of living, to feel the pulse of the past beating, and to glimpse, at the heart of sorrow, the fragile light of reconciliation. In this interview granted to Le Matin d’Algérie, the writer reflects on the roots of his work, his relationship with memory and exile, and the quest for truth that runs through all his writing.

Le Matin d’Algérie: Your novel portrays multiple trajectories marked by exile, memory, and pain. How did these characters impose themselves upon you?

Anouar Benmalek: In my view, a novel primarily answers a question: what would happen if… It is the age-old question that haunts us all, and to which human beings have sought an answer since the dawn of time. Memory and pain are essential components of the very definition of being human. Without memory, we are nothing; without pain, it is unlikely one could lead a life worthy of the name, for any life worth living presupposes a struggle with the very things that threaten its dignity. As for being an exile, we are all exiles in one way or another: exiled from one’s country in the most literal sense, exiled from childhood, or exiled from an era when we were happy with our parents or loved ones. Living is a tragedy that always ends poorly—as none of us, unfortunately, are unaware.

In Irina, a Russian Opera, I wanted to restage this tragedy of living using the ingredients specific to the Russia I knew back when I was preparing a doctoral thesis in mathematics. I started, as I always do, with a couple—Irina and Walid—whose love story evolves through time and space within that immense Soviet world, focusing particularly on its Russian heart. Since Russia cannot be understood without a detour through its past, I had to introduce a character named Vladimir. Conceived initially as secondary, he quickly imposed himself upon me as an essential piece in the construction of the novel.

Le Matin d’Algérie: Intergenerational transmission is at the heart of the narrative. Is this, for you, a way to fight against oblivion or imposed silence?

Anouar Benmalek: To put it bluntly, we generally have the memory of a sparrow when it comes to major historical events. Their complexity is very often cheapened—and thus denied—by transforming the account of an event into a kind of "pitch," closer to an advertising slogan than historical truth. Every State intends to build its own national myth, preferably a heroic one; it matters little if the result looks more like a Hollywood film script than anything else! If history—the real history—does not match the desiderata of the chief scriptwriter of the moment, well, they simply change history! The struggle against oblivion, or worse, the shameless rewriting of the past, is endless and exhausting—a true labor of Sisyphus from which one rarely emerges victorious.

Le Matin d’Algérie: In your pages, the intimate always intersects with collective history. How did you find the balance between these two dimensions without sacrificing either?

Anouar Benmalek: I have infinite respect for the work of historians, but I have no vocation for writing historical novels. What interests me is the individual, particular reaction of an ordinary person confronted with History with a capital H (or rather, with a great hatchet!). The themes of my books are often very grave; the writing occupies me for long periods, and the only way for me to sustain my literary energy is to introduce a love story. But, after all, is that not also the goal of our lives? What would life be worth if love remained a stranger to it?

Le Matin d’Algérie: Can we read your book as a fresco of the century’s wounds, but also as an attempt at reconciliation?

Anouar Benmalek: Probably. Deep down, I am what Emile Habibi called a "peptimist"—that is, a pessimist who only asks to be an optimist. To write is to think, despite the obvious, that the two or three years spent toiling over a novel no one asked for might be worth the effort, because a few readers will tell you after reading: "Ah, that Irina, I almost fell in love with her; and that Vladimir, he is a true scoundrel, but on reflection, perhaps I wouldn’t have been any different; and this vast famine in Kazakhstan, why had I never heard of it?"

Le Matin d’Algérie: It is often said that your novels are carried by an "incandescent" style, where poetry sits alongside violence. How do you manage this tension within the language?

Anouar Benmalek: I apply to the work on my fiction the response given by Joe Louis, the great boxer, when journalists asked for his secret to remaining world champion for so long: "I did the best I could."

As for me, more modestly, I truly put myself in the place of each character; their fate literally becomes mine. Since the context into which I plunge them is sometimes abominably complicated, my reaction—and consequently my writing—is filled with the tension that survival demands! Doing one’s best is the primary obligation of the novelist if he intends to create something new and original—an artistic and ethical obligation bordering on a religious commandment. Why write otherwise?

Le Matin d’Algérie: Is there, behind this writing, a specific literary heritage that accompanies you today?

Anouar Benmalek: I am the heir to all the books I have read, from the most mediocre to the most remarkable. And I have read many: from basic detective novels to the most sophisticated works, from the comics I loved in my childhood to the most wild science fiction. And then there is poetry—ah, poetry…

Le Matin d’Algérie: Your book summons several timelines and points of view. Was this a narrative constraint or an indispensable freedom?

Anouar Benmalek: Our primary enemy is time—that assassin who constantly pushes us from behind until we are hurled into the abyss at the end. Who could resist the magical possibility, were it granted, to wind back this cursed time to change the past and charge toward the future once more, full of hope and illusion? The author in me did not resist it, but I introduced a constraint into the novel: turning back time always comes at a high price, for the universe was in no way designed to be tender toward living creatures.

Le Matin d’Algérie: What role does fiction play for you in exploring historical memory?

Anouar Benmalek: I am first and foremost a novelist; thus, the theater of human emotions is at the center of my work. Fiction is the essential part; historical memory is, in a way, the stage upon which my characters move. I am committed, however, to making this restoration of memory as precise as possible. This scrupulousness in presenting history as it should have been presented—stripping it of the rags of lies—is, for me, the minimal politeness owed to the reader.

Le Matin d’Algérie: Your work is shot through with political and moral concerns. Do you believe a writer can remain detached from the great contemporary dramas?

Anouar Benmalek: A writer is also a citizen. But he must not confuse his two identities, for the requirements of one are not interchangeable with the other. On the other hand, I have always attempted as far as possible to fulfill my duties as a citizen, particularly by speaking out against the all too many attacks on democracy and the rule of law since our country’s independence. But in this area, one is always far from doing enough, unfortunately.

Algeria is a "difficult" country, and the various powers that have succeeded one another can make you pay a high price for any desire to participate in the nation’s life… Furthermore, the "understanding" that leaders have of the necessary freedom that accompanies creation is very limited, if not non-existent.

Le Matin d’Algérie: You have been an exile yourself for a long time. What part of your personal experience feeds into this book?

Anouar Benmalek: Exile is formative, in the sense that it teaches you to shed your habits of thought and, consequently, many of your prejudices. Exile is sometimes bitter, if not painful. But I also know that I could not have written the books I have written had I remained in Algeria. The reception given to my novel O Maria in Algeria, with its flurry of incendiary articles and death threats, has remained stuck in my throat—that very throat that a terrorist group promised to slit for the supposed, and absurd, crime of undermining the "spiritual constants" of the country.

Le Matin d’Algérie: In a world saturated with violence, where wars and exiles are multiplying, what role do you still attribute to literature?

Anouar Benmalek: A writer must not hope to change the world; at most, if he is not too clumsy, he may create a moment of exchange—sometimes a precious one—between himself and a handful of readers. If literature had the power to change the world, we would know it by now.

Look at the plethora of genius writers who traversed the twentieth century: it did not prevent that century from enduring several genocides, two world wars, colonial barbarity on every continent, and the arrogant, murderous imperialism of various powers. We will continue to write novels, short stories, and poetry regardless, because, as a famous maxim holds: it is not necessary to hope in order to undertake, nor to succeed in order to persevere.

Le Matin d’Algérie: Finally, what would you say to the young Algerian and Francophone readers discovering you today through this novel?

Anouar Benmalek: Read, and read as much as you can. It is the best moral and spiritual hygiene there is in this world, which has been decerebrated by the propaganda of television channels and the often crass stupidity of social networks.