lundi 30 mars 2026

ENTRETIEN AVEC LE MATHÉMATICIEN ÉCRIVAIN ANOUAR BENMALEK

  Des chiffres et des lettres (Le Soir d'Algérie, lundi 30 mars 2026)


Figure singulière de notre paysage intellectuel entre deux rives, Anouar Benmalek incarne cette double exigence, rare et féconde, de la rigueur algorithmique et de la ferveur romanesque. De l’observation sociale et de l’engagement concret. Des amphithéâtres de probabilités aux tréfonds des tragédies humaines qu'il explore dans ses fictions, cet arpenteur de mondes» n'a de cesse de traquer la vérité sous le vernis des discours officiels. Dans cet entretien exclusif accordé à la veille du printemps 2026, il revient sur la trajectoire de son dernier opus, Irina, un opéra russe, véritable palimpseste de son premier roman censuré en 1986. De l'URSS de sa jeunesse aux déchirures contemporaines de Ghaza, en passant par ses souvenirs de chroniqueur à Algérie Actualité, Benmalek livre ici une parole sans fard. Un témoignage précieux sur l'exil, la mémoire sélective de l'Histoire et la fonction de la littérature face à la barbarie.
                Propos recueillis par Arezki Metref .

ㅤㅤㅤㅤㅤㅤㅤCliquer sur la photo pour télécharger l'entretien en format PDF

 

Le Soir d’Algérie : Votre dernier roman, Irina, un opéra russe, semble entretenir un dialogue spectral avec votre passé. Il puise sa substance dans vos années d'études en URSS, mais il trouve surtout sa source dans un texte séminal, Ludmila, paru à Alger en 1986. Pourriez-vous nous éclairer sur la trajectoire singulière de ce texte  premier? Comment le "brouillon" de jeunesse s'est-il transmué, des décennies plus tard, en cet "opéra" de la maturité ?

Anouar Benmalek :  Il y a un plus de quarante ans, j’ai publié en Algérie chez une maison d’édition gouvernementale mon premier roman, Ludmila ou le violon à la mort lente. Ce livre, écrit après mon retour d’URSS où je venais de soutenir une thèse de doctorat en mathématiques, a eu une durée de vie publique d’à peine deux semaines : à la suite de « récriminations » de l’ambassade d’URSS (c’était sous Gorbatchev pourtant…), le livre a été retiré de toutes les librairies d’Algérie ! Les Soviétiques s’étaient indignés que le roman maltraite leur pays, habitués qu’ils étaient à la langue de bois en vigueur en Algérie à propos de tout ce qui concernait les relations algéro-soviétiques. À l’époque, j’avais ri jaune en découvrant dans un hebdomadaire l’article concocté par le directeur de l’entreprise qui avait publié mon livre. Le fonctionnaire  avait été tellement effrayé de découvrir la « bourde » de son département littéraire qu’il s’était fendu d’un papier accusant l’écrivain débutant que j’étais d’avoir  « porté atteinte aux intérêts diplomatiques suprêmes de l’Algérie », selon ses propres termes.

Les cinq années que j’avais passé en URSS, entre Kiev et Odessa, Moscou et Leningrad ont été probablement  les plus marquantes et les plus formatrices de ma vie. Le provincial absolu que j’étais alors avait quitté  Constantine, la ville à jamais irremplaçable de son enfance, en tant que mathématicien en devenir. Il était revenu de cet immense empire soviétique toujours mathématicien, mais aussi, et probablement surtout, apprenti écrivain ayant goûté à l’ivresse à nulle autre pareille de la création romanesque.

Cette découverte de l’envie irrépressible d’écrire, je le dois surtout en grande partie à l’ironie du destin et, je dois le reconnaître, à un opportunisme des plus intéressés de ma part  – du moins, au début. J’avais eu le bonheur-malheur de tomber amoureux d’une jeune femme qui, affirmait-elle, parlait le sanskrit, peignait des icônes, pratiquait la photographie artistique. Et moi… Et moi, je n’étais à ses yeux qu’un manipulateur de formules ésotériques dont tout le monde se fichait…

Et que peut donc faire, en désespoir de cause, un jeune mathématicien si peu glamour pour séduire sa belle ? Eh bien, réagir comme tant de jeunes amoureux transis de son âge : écrire des vers, bien malhabiles au début… Puis, de fil en aiguille, passer des poèmes aux nouvelles, ces dernières un peu plus construites, pour enfin aboutir à ce premier livre, ce Ludmila sarcastique, lesté des habituels défauts des premiers romans et pourvu néanmoins de quelques qualités qui font que je le relis, après tant d’années, sans honte ni déplaisir, mais sans aller jusqu’à souhaiter le rééditer, sinon après un travail de réécriture dont l’ampleur me décourage d’avance.

Quarante ans séparent ces deux itérations d'une même obsession. Ce laps de temps doit-il être interprété comme une lente incubation nécessaire à la décantation des souvenirs, ou est-ce le signe qu’une certaine vérité romanesque exigeait, pour éclore, le recul de l’exil et de l’âge ?

On ne maîtrise rien en matière d’écriture. La vie et le temps se moquent perpétuellement de nos projets. On croit mûrir et on se trompe toujours tel un adolescent. On découvre peu à peu, et c’est en cela que le mûrissement n’arrange rien, que la vie est un cadeau empoisonné, cadeau tellement beau qu’on sent bien qu’il y a une entourloupe – mortelle, comme on le sait.

Il faudrait avoir un sens de l’humour bien développé pour déchiffrer les pièges et les caprices du chemin de la vie — et de l’art. Pour ne citer qu’un exemple, la jeune femme à l’origine du bouleversement de ma vie et de ma vocation d’écrivain n’avait jamais été ce qu’elle avait prétendu être : elle n’avait jamais parlé le sanskrit, ni peint d’icônes, ni pris de photos artistiques. Envers cette mythomane, je reste pourtant profondément reconnaissant : non seulement elle a fait battre mon cœur, mais m’a ouvert le royaume enchanté de la fiction.

Quelqu’un m’a rabroué un jour : de quoi te plains-tu, toi dont l’activité principale consiste à inventer des existences, donc  à mentir à chaque page ? La vie fabulée par cette jeune femme était déjà en soi une sorte de création artistique ; il était normal que s’engendre autour d’elle un « champ gravitationnel » de fiction, pour s’exprimer comme les physiciens, où un bec-jaune comme toi avait toutes les chances de plonger, la tête la première.

Pendant quarante ans, après ce premier roman à la vie si courte, j’ai écrit d’autres livres, passant de l’Algérie à la Nouvelle-Calédonie et à l’Australie des Aborigènes, de l’Allemagne de la Shoah à la Namibie des Héréros, de la tragédie des Palestiniens à la Syrie des Yézidis et aux Sioux d’Amérique. J’ai longtemps lutté contre l’envie d’écrire à nouveau sur cette Russie qui m’avait à la fois ébloui et horrifié : ébloui par sa littérature, sa poésie, sa musique, ses gens, la beauté incroyable de ce pays-univers, horrifié par l’incommensurabilité des crimes commis au nom de la création d’un homme nouveau.

Et puis, j’ai enfin cédé : en juin 2021, j’ai entrepris d’écrire Irina, un opéra russe. Je précise la date parce que, six mois plus tard, la Russie envahissait l’Ukraine… et manquer enterrer mon roman !

Bien que votre œuvre soit marquée par une grande diversité thématique, elle semble irriguée par une constante : l'ancrage profond dans les tragédies de la grande Histoire. Cela interroge votre responsabilité de créateur face au destin collectif. Au fond, quelle est pour vous la fonction ontologique du roman ? Est-ce un rempart contre l'oubli ou un laboratoire pour disséquer l'âme humaine sous pression ?

En réalité, je ne me suis jamais fixé le projet de raconter les grandes tragédies contemporaines. En général, quand je commence à être tourmenté par l’envie d’écrire un nouveau roman, je commence à noter des idées sur des petites fiches, à beaucoup lire – à vraiment beaucoup lire ! Peut-être est-ce mon côté scientifique… Comme mon ignorance est abyssale, je finis toujours par tomber sur quelque évènement historique dont l’ampleur cataclysmique me stupéfie d’abord, avant de profondément m’indigner : comment ai-je pu, par exemple, moi Algérien, ne jamais avoir entendu parler du génocide des Aborigènes de l’île de Tasmanie ou de celui des Héréros dans mon propre continent ? Pourquoi la mémoire est-elle si sélective que la décimation de peuples dits du Sud passe presque inaperçue avec, parfois, et c’est le plus troublant, l’amnésie consentante de ces mêmes peuples ? Après l’indignation me saisit alors un sentiment de culpabilité : m’est-il possible de continuer, toute honte bue, mon projet littéraire en fermant les yeux sur ce que le travail de préparation avait mis sur mon chemin ? Nolens volens, je finis par intégrer à mon récit ces drames de l’histoire qu’au début je n’avais nulle intention d’évoquer.

Je ne sais pas si le roman a un quelconque rôle. La littérature n’a pas permis d’éviter les grands carnages du passé ni, pour citer un exemple d’aujourd’hui, la cruelle dévastation des Palestiniens de Gaza. En ce qui me concerne, je suis incapable  d'imaginer ma vie sans mon travail littéraire, sans la lecture convulsive et renouvelée de la poésie, sans l’écoute quotidienne de la musique. Peut-être est-ce la manière que je me suis peu à peu bricolée de supporter le monde terrible qui nous entoure et, surtout, la finitude inévitable de toute existence, la mienne et celles de ceux qui me sont chers…



Votre biographie est une véritable odyssée : de Casablanca à Constantine, de l'austérité de Kiev à l'effervescence d'Alger, pour finir par l'installation en France durant la "décennie noire". Cette mobilité géographique, parfois subie, est-elle le moteur de votre imaginaire ? Existe-t-il, dans cette cartographie intime, un lieu dont l'atmosphère a été plus féconde pour votre geste d'écrivain ?

Il est presque sûr que c’est cette multitude de lieux de vie qui a fait de moi ce que je suis actuellement : un Terrien, habitant une planète, la Terre, qui est absolument la sienne, sans restriction aucune, n’en déplaise aux innombrables polices des frontières, n’en déplaise surtout aux xénophobes de toutes les contrées du globe  — ces derniers que j’envoie généreusement se faire roussir le postérieur en enfer ! Mais, parce qu’on ne change pas d’enfance ni de père ni de mère, je resterai toujours profondément marqué par l’Algérie : quasiment tous mes livres, même ceux où je m’étais juré de l’éviter,  finissent par en parler, avec de la colère parfois, avec de la tendresse  souvent ! Vous connaissez la chanson : « J’aime toutes les villes, un peu plus Paris, lakine machi comme l’Algérie… »

Au fond, à propos de ce nomadisme géographique que vous interrogez, peut-être ai-je, à mon échelle, renouvelé l’aventure de ma grand-mère maternelle que nous, ses petits-enfants, adorions : originaire du canton de Vaux en Suisse, elle avait voyagé d’un pays à l’autre comme trapéziste du grand cirque Knee. C’était, elle nous le confiait quand elle nous rendait visite à Constantine, un métier dur et dangereux où la moindre erreur pouvait vous coûter la vie ou vous estropier pour le restant de vos jours. Au cours d’une tournée du cirque par-delà la Méditerranée, elle avait fini par rencontrer et épouser mon grand-père maternel — à une époque où cela équivalait, selon l’expression ignoble des colons européens,  à « trahir sa race ». Plus d’une fois, la rage au cœur, elle avait dû subir ces insultes. Je dois évidemment à cette formidable grand-mère au caractère bien tranché un roman : les Amants désunis.

Vous avez mené de front une carrière de mathématicien et une activité de chroniqueur influent à Algérie Actualité, notamment durant la bascule politique des années 1980. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur cette pratique de l'immédiateté journalistique ? Comment la rigueur de l'analyse mathématique et l'urgence de la tribune politique cohabitaient-elles avec l'exigence du romancier ?

Avoir été un chroniqueur régulier à Algérie-Actualité a été, en plus d’une chance, un grand bonheur pour moi. J’y ai rencontré des journalistes de grand talent, dont certains sont devenus des amis que je vois encore jusqu’à présent. D’autres ont subi un destin tragique : sur un mur de ma bibliothèque, il y a deux photos : celle de Tahar Djaout, qui publiait sa chronique sur la même page que moi, et celle de Saïd Mekbel, qui n’écrivait pas dans Algérie Actualité, certes, mais était très représentatif du bouillonnement créatif d’une partie de la presse algérienne de cette époque. Tahar et Saïd ont été assassinés, comme tant d’autres Algériens. Ne les oublions pas : ce sont des héros, et les héros ne courent pas les rues.

J’ai aimé écrire des chroniques dans cet hebdomadaire si particulier, toujours n'en revenant pas  de ce privilège extraordinaire que j’avais reçu un peu par hasard. J’ai aimé la pression du bouclage, connu la tension de la possibilité de censure qui pesait toujours sur nous : le directeur laisserait-il passer telle allusion un peu trop directe contre les puissants du jour ou, pire, réécrirait-il sans vous en informer tel ou tel passage, vous faisant dire des choses que vous n’aviez ni écrites ni  pensées…

Rendre chaque semaine un article, respecter les délais de remise, les contraintes de nombre de signes, tout cela m’a permis probablement d’acquérir la discipline nécessaire à l’écriture au long cours, un peu comme s’il fallait d’abord caboter le long des côtes avant de se risquer à affronter les eaux dangereuses de la haute mer ! S’asseoir à sa table et remplir en deux ou trois heures les cinq ou six feuillets promis au « red-chef » alors même que les idées refusent d’affluer, cela forme à la longue les « muscles » du cerveau… Être écrivain, c’est d’abord une histoire de courage physique très terre à terre : s’astreindre chaque jour à rester assis de longues heures devant une table et répéter, pour chaque livre, cet exercice « harassant » durant d’interminables mois, sinon années. Le jeu en vaut-il la chandelle ? On se pose inévitablement cette question les jours de découragement — et ils sont nombreux lorsqu’on a fait vœu de consacrer sa vie à la littérature.

Quant à votre question sur les mathématiques, il est difficile d’expliquer le plaisir, parfois aussi excitant que celui d’un bon polar, de saisir tout à coup  la subtilité d’une belle démonstration ou de découvrir avec ravissement comment une notion mathématique d’une folle abstraction peut aboutir à un bouleversement aussi profond que celui de l’intelligence artificielle. Une certaine mathématique n’est pas si différente de la poésie, et les deux me sont, de toute façon, d’une absolue nécessité.

Écrire en français, lorsqu'on porte l'héritage algérien, revient souvent à s'installer dans une "langue-frontière", particulièrement dans le contexte des tensions mémorielles persistantes entre les deux rives. Ressentez-vous ce "malaise" dont parlent certains de vos pairs, ou considérez-vous la langue française comme un territoire de liberté, affranchi des pesanteurs diplomatiques  ?

Ah, la question par excellence ! Comment voulez-vous que j’y réponde facilement ? L’histoire (et le système d’éducation algérien de ma jeunesse ) a fait que je ne maîtrise réellement qu’une langue —  je veux dire : avec suffisamment de savoir-faire personnel pour espérer en tirer des objets capables de mériter le qualificatif de « littéraire ». Cette langue, que je le veuille ou non, est le français : cela ne me pose aucun problème d’identité — étant entendu que la seule identité qui importe est celle d’être un homo sapiens soumis à la tragédie de l’existence humaine, naître pour mourir. Tout le reste s’avère frivole devant cette réalité. De toute façon, la vie est courte, et je veux pouvoir écrire quelques autres livres avant le clap de fin. Heureusement, cela ne m’empêche nullement du plaisir de lire de la poésie en arabe, et il s’en trouve, je parle d’expérience, d’admirable. Mais lire n’est pas écrire…

Cette tension permanente entre les deux rives infuse-t-elle votre processus créatif, au point de modifier votre syntaxe ou votre imaginaire ? En d'autres termes, écrivez-vous avec la conscience — peut-être encombrante — de la réception de votre œuvre ? Redoutez-vous que le regard critique, qu'il soit français ou algérien, ne s'égare dans des considérations sociopolitiques au détriment de la pureté littéraire du texte ?

Écrire en français en France pour un écrivain venu d’Algérie n’est jamais simple. Certains, français, voudraient de lui le reniement pur et simple de son être profond avec ce que cela sous-entend de négationnisme envers sa propre histoire, en particulier envers le crime colonial, d’autres, algériens, exigeraient de lui un « nationalisme de l’origine », le rendant aveugle à la réalité « problématique » de l’Algérie. Le malheur de l’écrivain algérien est qu’il est trop souvent assimilé à un « sujet politique », obligé de perpétuellement se justifier. La seule réponse, pour moi, est de m’exclamer (au moins intérieurement…) : Allez tous au diable et laissez-moi écrire ce que je peine tant à écrire…

De façon plus universelle, l'écrivain est-il, selon vous, investi d'une forme de sacerdoce qui l'obligerait à épouser une cause sociale ou un idéal politique ? Ou considérez-vous, au contraire, que la seule loyauté de l'auteur doit aller à sa propre liberté de création, fût-elle au prix d'une forme de dissidence vis-à-vis des attentes de la cité ?

Je n’ai pas de leçons à donner. Moi-même, j’ai essayé tour à tour les deux modes d’intervention dans la vie de la société : l’action citoyenne immédiate et le labeur littéraire dans la solitude de l’affrontement avec la langue. Les deux modes sont ardues et j’éprouve tellement d’admiration pour ceux qui ont mis leur vie ou leur liberté en jeu pour le bien de la cité.

 

L'actualité récente — qu'il s'agisse des crispations diplomatiques entre la France et l'Algérie ou, à l'échelle internationale, du drame humanitaire à Gaza et de l'escalade des tensions au Proche-Orient — replace avec une acuité brutale la question de l'engagement. Vous qui avez toujours manifesté une solidarité indéfectible envers la cause palestinienne, comment appréhendez-vous ce paroxysme de la violence ? Face à l'insupportable, l'écrivain doit-il, selon vous, redoubler de présence dans l'arène publique, ou sa mission est-elle de traduire cette indignation dans le temps long et le silence de l'œuvre ?

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai cru naïvement que les colonialismes et leurs conséquences obligées, la hiérarchisation des « races » et le peu de crédit accordé à l’existence de ceux perçus comme inférieurs, faisaient définitivement partie du passé, que le verdict universel de la grande Histoire et des « gens décents » de par le monde  avait classé ces horreurs une fois pour toutes dans la catégorie des crimes contre notre l’humanité commune et que seules de rares personnes à l’esprit rance professaient encore le contraire.  De découvrir que ce n’est plus le cas (ou, plus exactement que cela n’a jamais été le cas) m’a profondément choqué.  Le refoulé raciste que l’on présumait appartenir à une époque révolue s’affiche maintenant, dans toute sa bêtise haineuse, comme la nouvelle idéologie triomphante. Assez paradoxalement, je comprends  encore mieux a posteriori combien ont dû être insupportables, pour ne citer que cet exemple, les conditions d’humiliations et de violence subies par les Algériens pendant l’occupation coloniale. Devant ma télé, je ressens parfois un pincement au cœur au moment de l’allumer et de jeter un coup d’œil  sur les chaînes d’information : je suis à peu près certain qu’à un moment ou à un autre, un pseudojournaliste, un supposé expert ou un philosophe de pacotille se permettront, comme on se soulage aux toilettes, une réflexion profondément injurieuse  sur les gens qui me « ressemblent ». Tiens, une des dernières : la veille du ramadan, un spécialiste autoproclamé a déclaré sur un plateau, l’air pénétré et sans être contredit par personne, que cela signifiait que « les vols de moutons allaient reprendre »…

L’illustration de ce qui précède est particulièrement criante dans le sort atroce réservé aux Palestiniens. Comme beaucoup, je ressens  une profonde tristesse doublée d’une impuissance rageuse devant le spectacle incroyable d’un génocide (qualifié ainsi par une commission de l’ONU et les plus grandes organisations des droits de l’homme, Israéliennes comprises, sans compter les associations de juristes internationaux, et tant d'autres grands témoins) diffusé quasiment en direct à longueur de journée et sur toutes les chaînes de télévision du monde. De découvrir que l’anéantissement par les Israéliens des Palestiniens de Gaza bénéficie de la complicité active et ouvertement revendiquée de la majorité des États dits occidentaux accroît la colère désespérée de tant de citoyens du monde qui s’étaient laissé aller trop vite à ajouter foi à un monde un peu moins cannibale. Comment agir contre la barbarie de la jungle qui semble devenir la réalité de notre planète pour les années à venir  ? Je ne sais pas : j’ai écrit deux livres sur le malheur des Palestiniens, ainsi que beaucoup d’articles, je suis allé à leur rencontre pour tenter de témoigner à ma modeste échelle. Leur situation dans la région n’a fait qu’empirer en même temps que se développait la brutalité sans plus de limite de l’expansionnisme israélien. Je ne peux que souligner la grandeur du peuple palestinien dans l’épreuve qu’il traverse, son extrême courage et l’attachement viscéral qu’il éprouve envers sa terre. Comme lecteur, j’ai été frappé également par la très grande qualité de ses écrivains, de ses poètes, de nombre de ses penseurs. Cela aussi ne doit pas être sous-estimé : les Palestiniens ne sont pas que souffrance, ils apportent aussi, paradoxalement, leur écot de beauté à l’humanité.

On devine, à la lecture de votre prose, des ombres tutélaires qui veillent sur votre écriture. Quels sont les écrivains qui constituent votre panthéon personnel ? Y a-t-il des voix, classiques ou contemporaines, dont l'exigence esthétique ou la force morale continuent de nourrir votre propre quête littéraire ?

Il y en a tellement que les citer serait impossible. Voilà une liste très incomplète donnée dans le désordre : Aragon, Pouchkine, Boulgakov, Prévert, Tolstoï, Hikmet, Darwich, Dib, Kateb Yacine, etc.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire